1785 - Hiram et la Maçonnerie Adonhiramite




HIRAM ET LA MACONNERIE ADONHIRAMITE

"Recueil précieux de la Maçonnerie Adonhiramite"

Le Rite Adonhiramite en 13 degrés (y compris  les degrés dits symboliques) aurait été créé, selon Jean-Marie Ragon (cf son « Orthodoxie maçonnique »), par le baron de Tschoudy.  Ragon affirme également que le « Recueil précieux de la Maçonnerie Adonhiramite » dont il est fait état dans cet article, a été rédigé par le même Tschoudy. Cette dernière assertion de Ragon a cependant été contredite, et certains historiens de la Maçonnerie attribuent plutôt cet ouvrage à Louis Guillemain de Saint-Victor. L’une et l’autre assertion de Ragon sont sujettes à caution, et l’attribution de l’ouvrage à Saint-Victor n’est pas plus sûre.

L'adjectif "adonhiramite" fait référence à Adonhiram, autre nom d'Hiram Abif l'architecte. « Adon » est un titre, qui signifie « Seigneur ». On ignore encore  - malgré diverses hypothèses émises à ce sujet - dans quelles circonstances ce passage du nom Hiram au nom  Adonhiram a eu lieu. Le Rite Adonhiramite, contemporain et proche du Rite Français, se distingue de divers autres rites pratiqués en France au XVIIIème siècle, par certaines interprétations symboliques qui lui sont propres, telles la signification de Jakin, ou la signification de Boaz, etc.

« Le recueil précieux de la Maçonnerie Adonhiramite » a été publié en deux parties, l’une relative aux degrés symboliques du rite (en 1781), l’autre dédiée aux hauts grades de ce rite (en 1785). On retrouvera ci-dessous, dans son édition de 1787, le texte de la partie dédiée aux hauts grades, par intérêt pour son approche du lien symbolique existant entre Adonhiram alias Hiram, et le patriarche Noé.

On notera encore que le texte "Recueil précieux de la Maçonnerie Adonhiramite" dédié aux hauts grades, avait déjà été publié en 1766, sous une forme fort semblable mais mettant en scène Hiram et non Adonhiram, sous le titre "Les plus secrets mystères des hauts-grades de la Maçonnerie dévoilés", l'auteur en étant anonyme (ouvrage également consultable sur ce blog). 

Les 13 degrés de ce rite sont les suivants :

1. Apprenti
2. Compagnon
3. Maître
4. Ancien maître
5. Élu des Neuf
6. Élu de Pérignan
7. Élu des Quinze
8. Petit-architecte
9. Grand-architecte
10. Maître écossais
11. Chevalier d'Orient
12. Rose-Croix
13. Noachite ou Chevalier  Prussien

(On notera qu’Albert G. Mackey, dans son Encyclopedia of Freemasonry, à l’article Adonhiramite Masonry, conteste l’appartenance du 13ème degré « Noachite ou Chevalier Prussien » aux degrés de la Maçonnerie Adonhiramite. Selon lui – et « contrairement à Thory et à Ragon qui en ont été abusés » écrit-il – ce grade a été inséré par Guillemain de Saint-Victor comme « curiosité maçonnique ». Pour assurer son propos, Mackey rappelle que Guillemain déclare lui-même que le 12ème degré « Chevalier Rose-Croix » est « le nec plus ultra, le sommet et la fin de ce rite. Pour ma part, j’hésite fort à suivre Mackey sur ce point…)

Ce rite - l'un des innombrables rites maçonniques qui virent le jour au XVIIIème siècle - est évidemment imprégné du mythe d’Hiram, mais on y retrouve également , au 13ème degré de Noachite ou Chevalier Prussien (évidemment parallèle au 21ème degré du REAA) deux personnages qui sont en quelque sorte les « ancêtres symboliques » d’Hiram :   Phaleg et Noé, Phaleg étant l’architecte qui présida à l’érection de la Tour de Babel, et Noé étant le constructeur bien connu de l’Arche…

Selon l'auteur du "Recueil précieux de la Maçonnerie Adonhiramite", il existe deux origines à la Maçonnerie :  1° la descendance symbolique d’Hiram (nommé aussi  Adonhiram), et 2° la descendance symbolique de Phaleg, les Noachites donc. Et l'auteur insiste sur l’antériorité de l’une par rapport à l’autre (voir page 135 du texte).

Quoi qu’il en soit,  il y a là un lien symbolique évident, entre Noé, Phaleg (ou Peleg) et Hiram (et ajoutons-y Zorobabel, architecte du Second Temple, dont il est question en d’autres endroits de ce Rite).

On notera que Phaleg est toujours très honoré dans le Rite Ecossais Rectifié contemporain.

Noé, quant à lui, également « architecte », et dont l'auteur de notre texte parle peu, ajoute quelque peu à la confusion lorsque, dans le Manuscrit Graham de 1726 (qui fait partie des "Anciens Devoirs" ou Old Charges" reconnus par la Franc-Maçonnerie contemporaine), il apparaît de bien curieuse façon – si l’on réfère au mythe maçonnique d’Hiram qui ne sera connu qu’en 1730  -, comme on peut le voir dans l’extrait suivant de ce Manuscrit :

Nous le possédons par tradition et aussi par référence à l'Ecriture qui dit que Sem Cham et Japhet eurent à se rendre sur la tombe de leur père Noé pour tenter d'y découvrir quelque chose à son sujet qui les guiderait jusqu'au puissant secret que détenait ce fameux prédicateur. Ici, j'espère que chacun admettra que toutes les choses nécessaires au nouveau monde se trouvaient dans l'arche avec Noé.

Ces trois hommes avaient déjà convenu que s'ils ne trouvaient pas le véritable secret lui-même, la première chose qu'ils découvriraient leur tiendrait lieu de secret. Ils n'avaient pas de doute mais croyaient très fermement que Dieu pouvait et aussi voudrait révéler sa volonté par la grâce de leur foi, de leur prière et de leur soumission ; de sorte que ce qu'ils découvriraient se montrerait aussi efficace pour eux que s'ils avaient reçu le secret dès le commencement, de Dieu en personne, à la source même.

Ils arrivèrent donc à la tombe et ne trouvèrent rien, si ce n'est le cadavre déjà presque entièrement corrompu. Ils saisirent un doigt qui se détacha et ainsi de suite de jointure en jointure jusqu'au poignet et au coude. Alors, ils redressèrent le corps et le soutinrent en se plaçant avec lui pied contre pied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et main dans le dos, et s'écrièrent : "Aide-nous, 0 Père ! ". Comme s'ils avaient dit : " 0 Père du ciel aide-nous à présent, car notre père terrestre ne le peut pas ".

Ils reposèrent ensuite le cadavre, ne sachant que faire. L'un d'eux dit alors : "Il y a encore de la moelle dans cet os", et le second dit : "mais c'est un os sec " ; et le troisième dit : "il pue". Ils s'accordèrent alors pour donner à cela un nom qui est encore connu de la Franc-Maçonnerie de nos jours. Puis ils allèrent à leurs entreprises et par la suite leurs ouvrages tinrent bon. Cependant, il faut supposer et aussi comprendre que la vertu ne provenait pas de ce qu'ils avaient trouvé ou du nom que cela avait reçu, mais de la foi et de la prière. Ainsi allèrent les choses, la volonté soutenant l'action.

Noé serait-il lui-même antérieur à  Phaleg, en tant qu’initiateur de la Franc-Maçonnerie ?  En tout cas,  les connaisseurs du 3ème degré symbolique, toutes "orientations" confondues, auront constaté 1° l'équivalence qui existe entre Hiram et Noé, et 2° que ce 3ème degré, dont on s'interroge encore sur les origines, semblait bien déjà exister en 1726. Reste à comprendre pourquoi ces deux personnages ont été interchangeables, le symbolisme lui-même paraissant plus important que les personnes qui le "jouent"...

° La première version des Constitutions d'Anderson, éditée en 1723, fait remonter la Maçonnerie à Adam, qui transmet son savoir à ses descendants; Noé, l'un d'eux, sous les ordres de Dieu, construit une Arche "which, though of Wood, was certainely fabricated by Geometry, and according to the rules of Masonry", ainsi que l'indique le pasteur Anderson dans la partie "historique" de son ouvrage. La mention "according to the rules of Masonry", c'est-à-dire "en accord avec les règles de la Maçonnerie", disparaît dans la seconde version de ces Constitutions (datée de 1738, et toujours de la main d'Anderson), mais le rôle de Noé, dans cette seconde version donc, est mis particulièrement en valeur - et c'est une nouveauté de la seconde version - dans cette phrase désormais incontournable de la Franc-Maçonnerie :  « Un Maçon est obligé par sa tenure d’obéir à la loi morale et, s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux"... C'est la phrase extraite des Constitutions de 1723 !  Mais dans la version de 1738 (toujours de la main d'Anderson !), une nuance d'importance est introduite :  "A Mason is obliged by his tenure to observe the moral law, as a true Noachida ; and if he rightly understands the Craft, he will never be a stupid atheist, nor an irreligious libertin, nor act against conscience", ce qui revient à dire :  "Un Maçon est obligé par sa tenure d'obéir à la loi morale, comme un vrai Noachite (etc)". Alors, je pense que Noé est, dans les Constitutions d'Anderson en tout cas, un personnage-clé, et, peut-être, à ce moment-là, un personnage plus important qu'Hiram.

° Dans cette édition de 1723, mention est également faite de l'architecte Hiram, mais aucunement de la légende maçonnique de sa mort et de la découverte de son corps putréfié; cette légende spécifique apparaît donc pour la première fois - à notre actuelle connaissance - dans le Manuscrit Graham de 1726, avec Noé comme principal protagoniste, puis dans la "Masonry dissected" de Prichard en 1730, où Hiram remplace Noé, dans un scénario symbolique largement identique. On finit par trouver quelque mention de la mort d'Hiram dans des éditions ultérieures de ces Constitutions, notamment dans celle de 1738, "où l'on pleure la mort soudaine d'Hiram Abif", sans aucun autre commentaire ("but their joy was soon interrupted by the sudden death of their dear and worthy Master Hiram Abif"). En 1738, la légende maçonnique de la mort d'Hiram et de la découverte de son corps putréfié était donc forcément connue par les écrits de Prichard, mais les Constitutions d'Anderson refondues et réécrites n'en font toujours pas mention.

A travers ces quelques données brutes que j’espère développer ultérieurement, on concevra aisément  l’intérêt de ce degré de Noachite ou Chevalier Prussien, 13ème au Rite Adonhiramite (dont il est le "couronnement"), 21ème au REAA, 20ème au Rite de Perfection, 35ème du Rite de Misraïm, également très présent dans le Mutus Liber Latomorum (Livre Muet des Francs-Maçons) de 1765…

J'en terminerai ici en signalant le lien qui existe - quoique fort dissimulé - entre le degré de Chevalier Prussien et l'Ordre des Chevaliers Teutoniques, ordre "frère" de celui des Chevaliers du Temple, fort bien connu quant à lui dans les hauts-grades de la Maçonnerie. A ce propos, on se demandera quel peut bien être le lien  entre un Chevalier Prussien et Noé... nous entrons ici dans la complexité des grades maçonniques, et ce "lien" n'est pas mon propos :  je me contenterai d'en dire qu'il s'agit là d'un grade alchimique - en plus de ses implications historiques - et qu'en cette matière, j'invite chacun à se documenter, en ayant en mémoire que les symboles majeurs de ce grade sont une pleine lune suivie d'une flèche d'argent dans un triangle inversé, la flèche représentant le rayonnement lunaire, dans un triangle inversé qui est synonyme d'Eau mais aussi de Coeur... tout cela étant infiniment proche des larmes ou gouttes d'argent que l'on retrouve, au 3ème degré symbolique, sur la tombe d'Hiram.

L.A.T.