1851 - La légende d'Hiram (Adoniram) vue par Gérard de Nerval dans son "Voyage en Orient"


Hiram
United Grand Lodge of England - 1780


VOYAGE EN ORIENT 

"HISTOIRE DE LA REINE DU MATIN ET DE SOLIMAN, PRINCE DES GENIES"

Gérard de Nerval
1851


"A PROPOS DE LA LEGENDE D'HIRAM..."
(L.A.T.)

Dans son « Voyage en Orient », Gérard de Nerval nous narre la légende d’Hiram (Adoniram), qu’il aurait entendue de la bouche d’un conteur professionnel, à Istamboul… On connaît généralement cette version nervalienne par quelques extraits, ou au plus son chapitre XII. Il m’a paru utile et, pour le dire d’une manière plaisante, « édifiant », d’en livrer sur ce blog le texte intégral. Mais avant d’y venir, je crois tout aussi utile de retracer en quelques phrases, les diverses péripéties symboliques et littéraires de la légende, depuis sa première apparition, dans l’Ancien Testament, vers le 5ème siècle avant notre ère. D’autant plus utile que la version nervalienne semble clore la série des avatars de notre modèle ou archétype maçonnique favori, toutes orientations ou obédiences confondues.

Au point de vue maçonnique, la légende d’Hiram a connu cinq (?) phases majeures de développement, sans tenir compte de multiples variations mineures.

La première phase, c’est la présentation historique :  la Bible, l’Ancien Testament, Rois et Chroniques, ces deux textes ayant été  donc rédigés aux environs du 5ème ou 6ème siècle avant notre ère… Hiram Abif, l’artisan, notre « Hiram maçonnique », qu’il ne faut pas confondre avec le roi Hiram de Tyr ou avec Adoniram qui est lui un « préposé aux hommes de corvée » aux ordres de Salomon que beaucoup de textes et rituels confondront avec Hiram Abif, Hiram l’artisan donc, Phénicien par son père et Juif par sa mère, apparaît pour la première fois. « Apparait » dans l’histoire… Car ici, nous sommes dans le récit historique. C’est en tout cas ce que l’on suppose de ces textes bibliques. Donc voilà, c’est un artisan, spécialisé en « décorations symboliques », forgeron et fondeur,  mais nullement « architecte ». Il crée des pièces et objets - les deux colonnes Jakin et Boaz notamment - sous la direction de Salomon. Et c’est tout :  aucune allusion aux « trois mauvais compagnons », aucune allusion à son assassinat, aucune allusion à tout ce qui fait l’intérêt et la surprise du rite d’élévation au 3ème degré de la Franc-Maçonnerie spéculative.

La deuxième phase est manifestée pendant le Moyen-Age.  Les premières constitutions et rituels de la Franc-Maçonnerie opérative, connus sous le nom de « Anciens Devoirs » ou « Old Charges », définissent de manière formelle les liens qui existent - ou existeraient ? – entre l’érection du premier temple de Jérusalem par le roi Salomon, et la construction des cathédrales chrétiennes, nombreuses, en Europe occidentale. Les « bâtisseurs de cathédrales » affirment le lien qui les unit au roi Salomon, supposé être l’un des premiers Franc-Maçons du monde… Hiram Abif n’est évidemment pas absent de ce contexte, mais, présenté sous des noms divers dont l’abondance et la variété posent toujours problème, et sans encore être le héros de la légende où apparaitront les trois mauvais compagnons, sans qu’il soit encore question de son assassinat, bref, restant toujours le personnage relativement discret du texte biblique, il est mis en sérieuse concurrence avec d’autres personnages, et notamment Euclide, géomètre grec qui devient,à ces époques, le représentant symbolique de cet Art proprement maçonnique qu’est la Géométrie.  Nous sommes dans le contexte opératif, et la Géométrie est, forcément, reine. Ajoutons enfin qu’Hiram, dans ces Anciens Devoirs de la Maçonnerie opérative, est souvent, mais non systématiquement, présenté comme étant le propre fils du roi Hiram de Tyr, élément qui disparaît à partir de 1730.

La troisième phase est une sorte de tour de passe-passe, ou d’avant passe-passe… Dans le Manuscrit Graham de 1726 (l’une de nos fameuses « Old Charges »), apparaît pour la toute première fois une partie importante de notre légende d’Hiram :  la recherche et la découverte par trois personnes d’un corps putréfié, et aussi la recherche d’un secret… mais il ne s’agit pas d’Hiram !  Ce sont les trois fils du patriarche Noé – celui de l’arche, bien évidemment – qui partent à la recherche du corps de leur père. Pas de confusion possible, puisque dans le même document, mention précise est faite, à un autre moment, de notre Hiram Abif :  il nous est présenté conformément au récit biblique, mais avec une variation tout à fait intéressante que l’on retrouvera, plus développée, dans la version définitive de la légende, en fait une dispute à propos de salaires, mais sans plus. Donc, la légende commence d’exister, mais pas encore avec Hiram… C’est en 1730, dans « Maçonnerie disséquée » de Prichard, qu’Hiram remplace Noé, avec d’autres développements. Pourquoi Noé ?  On le sait peu, mais il existe une Maçonnerie « noachite », prenant pour base mythique l’histoire du « patriarche diluvien ». Des rituels, encore occasionnellement pratiqués de nos jours, rappellent ce fait, et cela dans la Maçonnerie bleue même. Il existe en outre certain haut grade de la Maçonnerie dite écossaise se référant directement à Noé. Car ce patriarche est aussi, en quelque sorte, un architecte. Je n’en dirais pas plus à ce sujet ;  on pourra trouver d’intéressants points de vue sur tout cela en Prusse… Je noterai cependant que cette introduction, même partielle, de la légende qui nous intéresse, incline à penser que le grade de Maître existe déjà en 1726. Aucune certitude, mais ce qui est dit dans le Manuscrit Graham concorde trop avec le rituel d’élévation au grade de Maître tel que nous le pratiquons. Bref, on se demande toujours pourquoi Noé d’abord, très vite remplacé par Hiram… ?

La quatrième phase est sans doute la plus importante, pour nous, « Franc-Maçons spéculatifs ». C’est en 1730 – à un jet de pierre du début officiel de la Maçonnerie spéculative (1717), à un jet de pierre de la création du grade de Maître (?) -, qu’un certain Samuel Prichard, Maçon déjà déçu du propos maçonnique, fait publier dans un journal londonien un pamphlet, manifestation d’anti-maçonnerie asse évidente, qui décrit avec grande exactitude un rituel d’élévation au 3ème degré… C’est cette histoire-là qui prévaudra dans nos rituels ultérieurs. Et il faut bien le répéter :  aucune source actuellement connue ne nous permet de connaître l’origine de la légende ; Prichard, quant à lui, ne fait que rapporter des éléments qui lui sont antérieurs…

En intermède, notons que les Constitutions d’Anderson, de 1723, n’évoquent pas la légende…

La cinquième phase n’aura pas l’importance de la quatrième… Mais puisqu’elle fait florès dans quelques milieux maçonniques, puisqu’elle a l’honneur de figurer dans certaines créations artistiques (« La reine de Saba » en 1862 notamment, opéra maçonnique de Charles Gounod), puisqu’enfin, certaines « grosses pointures » de l’ésotérisme et de la Maçonnerie s’en seront préoccupé, il serait difficile de la passer sous silence (je citerai au sujet de ce dernier point, un Robert Ambelain qui en fera la promotion, et puis un René Guénon qui la qualifiera de « fantaisie de l’imagination »). Bref, en 1851, Gérard de Nerval, poète et écrivain bien connu, féru d’ésotérisme et de symbolisme maçonnique, nous livre un très beau texte… dont on ne sait trop quoi penser. Son « Histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies » est assurément captivante, mais introduit des éléments pour le moins inattendus :  Balkis, la reine de Saba, dont il est bien fait mention dans l’Ancien Testament, rend visite à Salomon, ou Soliman, dans une intention sans doute politique ; Balkis donc, tombe éperdument amoureuse d’Adoniram-Hiram… A la surprise générale sans doute, puisque cette « love affair » ne figure nulle part dans les documents historiques ou maçonniques en notre actuelle possession. Adoniram-Hiram, présenté avec une carrure morale et spirituelle forte, succombe lui-même aux flèches du petit dieu ailé… On le verra aussi faire sa petite descente aux enfers, comme dans l’Enéide de Virgile ou comme dans certains mythes babyloniens, et cela sous la direction d’un Tubal-Caïn très-très… mythique. Salomon, pour sa part, est immédiatement considéré comme un niais, que Balkis « met en boîte » à loisir ;  ce qui ne correspond pas exactement au rôle vraiment royal et spirituel que lui octroient nos rituels maçonniques depuis le Moyen-Age. On soulignera  aussi une « charge », encore qu’assez discrète, contre le Judaïsme, assortie d’une sorte de « dédain gnostique ou païen» à l’encontre de Jéhovah (Je n’y vois pas d’antisémitisme, mais bien plutôt une charge générale contre toutes les religions)… Ces « suppléments », qui ne font donc pas partie des éléments sur lesquels les diverses branches de la Franc-Maçonnerie spéculative sont « tombés d’accord » pour en faire une sorte de « landmark » au-delà de quoi on s’écarte du propos maçonnique,  nous sont proposés comme étant la légende elle-même, préservée par des traditions musulmanes. Pourquoi pas ?... mais est-ce vraiment cela, ou bien est-ce un procédé « à la Dan Brown », qui,lui,tente par exemple de nous faire croire que Jésus a eu une relation sentimentale et sexuelle avec Marie-Madeleine ?  Quoi qu’il en soit, Nerval conclut son histoire par une affirmation retentissante :  la Veuve dont nous sommes les enfants, n’est autre que Balkis, reine de Saba !  A bon entendeur…

Je conclurai en signalant que la version de Gérard de Nerval a été reprise par certains anti-maçons, y croyant ou faisant semblant d’y croire, pour démontrer que les « suppléments » sont cachés aux profanes, et même aux Maçons débutants, parce que l’on voudrait à tout prix éviter, au sein d’une Maçonnerie machiste, que nos chères compagnes s’en montent le collet et veuillent, à nous mâles, nous tenir la dragée un peu trop haute… Il est vrai que le couple Hiram-Balkis semble constituer le couple maçonnique idéal.

A titre personnel, je garde une certaine réserve quant au bien-fondé de cette version…

L.A.T.




VOYAGE EN ORIENT 


"HISTOIRE DE LA REINE DU MATIN ET DE SOLIMAN, PRINCE DES GENIES"

Gérard de Nerval

1851


III.  LES CONTEURS - UNE LÉGENDE DANS UN CAFÉ.

On ne donnerait qu'une faible idée des plaisirs de Constantinople pendant le Ramadan et des principaux charmes de ses nuits, si l'on passait sous silence les contes merveilleux récités ou déclamés par des conteurs de profession attachés aux principaux cafés de Stamboul. Traduire une de ces légendes, c'est en même temps compléter les idées que l'on doit se faire d'une littérature à la fois savante et populaire qui encadre spirituellement les traditions et les légendes religieuses considérées au point de vue de l'islamisme.
Je passais aux yeux des Persans, qui m'avaient pris sous leur protection, pour un taleb (savant), de sorte qu'ils me conduisirent à des cafés situés derrière la mosquée de Bayezid, et où se réunissaient autrefois les fumeurs d'opium. Aujourd'hui cette consommation est défendue; mais les négociants étrangers à la Turquie fréquentent par habitude ce point éloigné du tumulte des quartiers du centre.
On s'assied, on se fait apporter une narghilé ou un chibouque, et l'on écoute des récits qui, comme nos feuilletons actuels, se prolongent le plus possible. C'est l'intérêt du cafetier et celui du narrateur.
Quoique ayant commencé fort jeune l'étude des langues de l'Orient, je n'en sais que les mots les plus indispensables ; cependant l'animation du récit m'intéressait toujours, et avec l'aide de mes amis du caravansérail, j'arrivais à me rendre compte au moins du sujet.
Je puis donc rendre à peu près l'effet d'une de ces narrations imagées où se plaît le génie traditionnel des Orientaux. Il est bon de dire que le café où nous nous trouvions est situé dans les quartiers ouvriers de Stamboul, qui avoisinent les bazars. Dans les rues environnantes se trouvent les ateliers des fondeurs, des ciseleurs, des graveurs, qui fabriquent ou réparent les riches armes exposées au Besestain, de ceux aussi qui travaillent aux ustensiles de fer et de cuivre; divers autres métiers se rapportent encore aux marchandises variées étalées dans les nombreuses divisions du grand bazar.
De sorte que l'assemblée eût paru, pour nos hommes du monde, un peu vulgaire. Cependant, quelques costumes soignés se distinguaient çà et là sur les bancs et sur les estrades.
Le conteur que nous devions entendre paraissait être renommé. Outre les consommateurs du café, une grande foule d'auditeurs simples se pressait au dehors. On commanda le silence, et un jeune homme au visage pâle, aux traits pleins de finesse, à l'œil étincelant, aux longs cheveux s'échappant, comme ceux des santons, de dessous un bonnet d'une autre forme que les tarbouchs ou les fezzi, vint s'asseoir sur un tabouret dans un espace de quatre à cinq pieds qui occupait le centre des bancs. On lui apporta du café, et tout le monde écouta religieusement, car, selon l'usage, chaque partie du récit devait durer une demi-heure. Ces conteurs de profession ne sont pas des poètes, mais pour ainsi dire des rhapsodes; ils arrangent et développent un sujet traité déjà de diverses manières, ou fondé sur d'anciennes légendes. C'est ainsi qu'on voit se renouveler avec mille additions ou changements les aventures d'Antar, d'Abou-Zeyd ou de Medjnoun. Il s'agissait cette fois d'un roman destiné à peindre la gloire de ces antiques associations ouvrières auxquelles l'Orienta donné naissance.
« Louange à Dieu, dit-il, et à son favori Ahmad, dont les yeux noirs brillent d'un éclat si doux ! Il est le seul apôtre de la vérité. »
Tout le monde s'écria : Amin ! (Cela est ainsi.)

HISTOIRE DE LA REINE DU MATIN ET DE SOLIMAN, PRINCE DES GÉNIES.

I. — Adoniram.

Pour servir les desseins du grand roi Soliman BenDaoud, son serviteur Adoniram avait renoncé depuis dix ans au sommeil, aux plaisirs, à la joie des festins. Chef des légions d'ouvriers qui, semblables à d'innombrables essaims d'abeilles, concouraient à construire ces ruches d'or, de cèdre, de marbre et d'airain que le roi de Jérusalem destinait à Adonaï et préparait à sa propre grandeur, le maître Adoniram passait les nuits à combiner des plans, et les jours à modeler les figures colossales destinées à orner l'édifice.
Il avait établi, non loin du temple inachevé, des forges où sans cesse retentissait le marteau, des fonderies souterraines, où le bronze liquide glissait le long de cent canaux de sable, et prenait la forme des lions, des tigres, des dragons ailés, des chérubins, ou même de ces génies étranges et foudroyés,... races lointaines, à demi perdues dans la mémoire des hommes.
Plus de cent mille artisans soumis à Adoniram exécutaient ses vastes conceptions : les fondeurs étaient au nombre de trente mille; les maçons et les tailleurs de pierres formaient une armée de quatre-vingt mille hommes; soixante et dix mille manœuvres aidaient à transporter les matériaux. Disséminés par bataillons nombreux, les charpentiers épars dans les montagnes abattaient les pins séculaires jusque dans les déserts des Scythes, et les cèdres sur les plateaux du Liban. Au moyen de trois mille trois cents intendants, Adoniram exerçait la discipline et maintenait l'ordre parmi ces populations ouvrières qui fonctionnaient sans confusion.
Cependant l'âme inquiète d'Adoniram présidait avec une sorte de dédain à des œuvres si grandes. Accomplir une des sept merveilles du monde lui semblait une tâche mesquine. Plus l'ouvrage avançait, plus la faiblesse de la race humaine lui paraissait évidente, plus il gémissait sur l'insuffisance et sur les moyens bornés de ses contemporains. Ardent à concevoir, plus ardent à exécuter, Adoniram rêvait des travaux gigantesques; son cerveau, bouillonnant comme une fournaise, enfantait des monstruosités sublimes, et tandis que son art étonnait les princes des Hébreux, lui seul prenait en pitié les travaux auxquels il se voyait réduit.
C'était un personnage sombre, mystérieux. Le roi de Tyr, qui l'avait employé, en avait fait présent à Soliman. Mais quelle était la patrie d'Adoniram ? Nul ne le savait ! D'où venait-il ? Mystère. Où avait-il approfondi les éléments d'un savoir si pratique, si profond et si varié? On l'ignorait. Il semblait tout créer, tout deviner et tout faire. Quelle était son origine ? à quelle race appartenait-il? C'était un secret, et le mieux gardé de tous : il ne souffrait point qu'on l'interrogeât à cet égard. Sa misanthropie le tenait comme étranger et solitaire au milieu de la lignée des enfants d'Adam ; son éclatant et audacieux génie le plaçait au-dessus des hommes, qui ne se sentaient point ses frères. Il participait de l'esprit de lumière et du génie des ténèbres !
Indifférent aux femmes, qui le contemplaient à la dérobée et ne s'entretenaient jamais de lui, méprisant les hommes, qui évitaient le feu de son regard, il était aussi dédaigneux de la terreur inspirée par son aspect imposant, par sa taille haute et robuste, que de l'impression produite par son étrange et fascinante beauté. Son cœur était muet ; l'activité de l'artiste animait seule des mains faites pour pétrir le monde, et courbait seule des épaules faites pour le soulever.
S'il n'avait pas d'amis, il avait des esclaves dévoués, et il s'était donné un compagnon, un seul... un enfant, un jeune artiste issu de ces familles de la Phénicie, qui naguère avaient transporté leurs divinités sensuelles aux rives orientales de l'Asie Mineure. Pâle de visage, artiste minutieux, amant docile de la nature, Benoni avait passé son enfance dans les écoles, et sa jeunesse au-delà de la Syrie, sur ces rivages fertiles où  l’Euphrate, ruisseau modeste encore, ne voit sur ses bords que des pâtres soupirant leurs chansons à l'ombre des lauriers verts étoilés de roses.
Un jour, à l'heure où le soleil commence à s'incliner sur la mer, un jour que Benoni, devant un bloc de cire, modelait délicatement une génisse, s'étudiant à deviner l'élastique mobilité des muscles, maître Adoniram, s'étant approché, contempla longuement l'ouvrage presque achevé, et fronça le sourcil.
« Triste labeur! s'écria-t-il; de la patience, du goût, des puérilités !... du génie, nulle part; de la volonté, point. Tout dégénère, et déjà l'isolement, la diversité, Ja contradiction, l'indiscipline, instruments éternels de la perte de vos races énervées, paralysent vos pauvres imaginations. Où sont mes ouvriers? mes fondeurs, mes chauffeurs, mes forgerons?... Dispersés!... Ces fours refroidis devraient, à cette heure, retentir des rugissements de la flamme incessamment attisée ; la terre aurait dû recevoir les empreintes de ces modèles pétris de mes mains. Mille bras devraient s'incliner sur la fournaise... et nous voilà seuls!
— Maître, répondit avec douceur Benoni, ces gens grossiers ne sont pas soutenus par le génie qui t'embrase ; ils ont besoin de repos, et l'art qui nous captive laisse leur pensée oisive. Ils ont pris congé pour tout le jour. L'ordre du sage Soliman leur a fait un devoir du repos : Jérusalem s'épanouit en fêtes.
— Une fête! que m'importe? le repos... je ne l'ai jamais connu, moi. Ce qui m'abat, c'est l'oisiveté ! Quelle œuvre faisons-nous? un temple d'orfévrerie, un palais pour l'orgueil et la volupté, des joyaux qu'un tison réduirait en cendres. Ils appellent cela créer pour l'éternité... Un jour, attirés par l'appât d'un gain vulgaire, des hordes de vainqueurs, conjurés contre ce peuple amolli, abattront en quelques heures ce fragile édifice, et il n'en restera rien qu'un souvenir. Nos modèles fondront aux lueurs des torches, comme les neiges du Liban quand survient l'été, et la postérité, en parcourant ces coteaux déserts, redira : C'était une pauvre et faible nation que cette race des Hébreux!...
— Eh quoi ! maître , un palais si magnifique... un temple, le plus riche, le plus vaste, le plus solide...
— Vanité ! vanité! comme dit, par vanité, le seigneur Soliman. Sais-tu ce que firent jadis les enfants d'Hénoch? une œuvre sans nom... dont le Créateur s'effraya: il fit trembler la terre en la renversant, et, des matériaux épars, on a construit Babylone... jolie ville où l'on peut faire voler dix chars sur la tranche des murailles. Sais-tu ce que c'est qu'un monument ? et connais-tu les Pyramides? Elles dureront jusqu'au jour où s'écrouleront dans l'abîme les montagnes de Kaf qui entourent le monde. Ce ne sont point les fils d'Adam qui les ont élevées !
— On dit pourtant...
— On ment : le déluge a laissé son empreinte à leur cime. Écoute : à deux milles d'ici, en remontant le Cédron, il y a un bloc de rocher carré de six cents coudées. Que l'on me donne cent mille praticiens armés du fer et du marteau ; dans le bloc énorme je taillerais la tête monstrueuse d'un sphinx... qui sourit et fixe un regard implacable sur le ciel. Du haut des nuées, Jéhovah le verrait et pâlirait de stupeur. Voilà un monument. Cent mille années s'écouleraient, et les enfants des hommes diraient encore : Un grand peuple a marqué là son passage.
— Seigneur, se dit Benoni en frissonnant, de quelle race est descendu ce génie rebelle?...
— Ces collines, qu'ils appellent des montagnes, me font pitié. Encore si l'on travaillait à les échelonner les unes sur les autres, en taillant sur leurs angles des figures colossales,... cela pourrait valoir quelque chose. A la base, on creuserait une caverne assez vaste pour loger une légion de prêtres : ils y mettraient leur arche avec ses chérubins d'or et ses deux cailloux qu'ils appellent des tables, et Jérusalem aurait un temple ; mais nous allons loger Dieu comme un riche seraf (banquier) de Memphis....
— Ta pensée rêve toujours l'impossible.
— Nous sommes nés trop tard ; le monde est vieux, la vieillesse est débile; tu as raison. Décadence et chute! tu copies la nature avec froideur, tu t'occupes comme la ménagère qui tisse un voile de lin ; ton esprit hébété se fait tour à tour l'esclave d'une vache, d'un lion, d'un cheval, d'un tigre, et ton travail a pour but de rivaliser par l'imitation avec une génisse, une lionne, une tigresse, une cavale ces bêtes font ce que tu exécutes, et plus encore, car elles transmettent la vie avec la forme. Enfant, l'art n'est point là : il consiste à créer. Quand tu dessines un de ces ornements qui serpentent le long des frises, te bornes-tu à copier les fleurs et les feuillages qui rampent sur le sol ? Non : tu inventes, tu laisses courir le stylet au caprice de l'imagination, entremêlant les fantaisies les plus bizarres. Eh bien, à côté de I homme et des animaux existants, que ne cherches-tu de même des formes inconnues, des êtres innommés, des incarnations devant lesquelles l'homme a reculé, des accouplements terribles, des figures propres à répandre le respect, la gaieté, la stupeur ou l'effroi ! Souviens-toi des vieux Égyptiens, des artistes hardis et naïfs de l'Assyrie. N'ont-ils pas arraché des flancs du granit ces sphinx, ces cynocéphales, ces divinités de basalte dont l'aspect révoltait le Jéhovah du vieux Daoud? En revoyant d'âge en âge ces symboles redoutables, on répétera qu'il exista jadis des génies audacieux. Ces gens-là songeaient-ils à la forme? Ils s'en raillaient, et , forts de leurs inventions, ils pouvaient crier à celui qui créa tout : Ces êtres de granit, tu ne les devines point et tu n'oserais les animer. Mais le Dieu multiple de la nature vous a ployés sous le joug : la matière vous limite ; votre génie dégénéré se plonge dans les vulgarités de la forme ; l'art est perdu. »
D'où vient, se disait Benoni, cet Adoniram dont l'esprit échappe à l'humanité?
« Revenons à des amusettes qui soient à l'humble portée du grand roi Soliman, reprit le fondeur en passant sa main sur son large front, dont il écarta une forêt de cheveux noirs et crépus. Voilà quarante-huit bœufs en bronze d'une assez bonne stature, autant de lions, des oiseaux, des palmes, des chérubins... Tout cela est un peu plus expressif que la nature. Je les destine à supporter une mer d'airain de dix coudées, coulée d'un seul jet, d'une profondeur de cinq coudées et bordée d'un cordon de trente coudées, enrichi de moulures. Mais j'ai des modèles à terminer. Le moule de la vasque est prêt. Je crains qu'il ne se fendille par la chaleur du jour : il faudrait se hâter, et tu le vois, ami, les ouvriers sont en fête et m'abandonnent.... Une fête! dis-tu; quelle fête ? à quelle occasion ? »
Le conteur s'arrêta ici, la demi-heure était passée. Chacun alors eut la liberté de demander du café des sorbets ou du tabac. Quelques conversations s'engagèrent sur le mérite des détails ou sur l'attrait que promettait la narration. Un des Persans qui étaient près de moi fit observer que cette histoire lui paraissait puisée dans le Soliman-Nameh.
Pendant cette pause, car ce repos du narrateur est appelé ainsi, de même que chaque veillée complète s'appelle séance, un petit garçon qu'il avait amené parcourait les rangs de la foule en tendant à chacun une sébile, qu'il rapporta remplie de monnaie aux pieds de son maître. Ce dernier reprit le dialogue par la réponse de Benoni à Adoniram :

II. — Benoni.

« Plusieurs siècles avant la captivité des Hébreux en Egypte, Saba, l'illustre descendant d'Abraham et de Kétura, vint s'établir dans les heureuses contrées que nous appelons l'Yémen, où il fonda une cité qui d'abord a porté son nom, et que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Mareb. Saba avait un frère nommé Iarab, qui légua son nom à la pierreuse Arabie. Ses descendants transportent çà et là leurs tentes, tandis que la postérité de Saba continue de régner sur l'Yémen, riche empire qui obéit maintenant aux lois de la reine Balkis, héritière directe de Saba, de Joelitan, du patriarche Héber,.., dont le père eut pour trisaïeul Sem, père commun des Hébreux et des Arabes.
— Tu préludes comme un livre égyptien, interrompit l'impatient Adoniram, et tu poursuis sur le ton monotone de Moussa-Ben.Amran (Moïse), le prolixe libérateur de la race de Jacob. Les hommes à parole succèdent aux gens d'action.
— Comme les donneurs de maximes aux poètes sacrés. En un mot, maître, la reine du midi, la princesse d'Yémen, la divine Balkis, venant visiter la sagesse du seigneur Soliman, et admirer les merveilles de nos mains, entre aujourd'hui même à Solime. Nos ouvriers ont couru à sa rencontre à la suite du roi, les campagnes sont jonchées de monde, et les ateliers sont vides. J'ai couru des premiers, j'ai vu le cortège, et je suis rentré près de toi.
— Annoncez-leur des maîtres, ils voleront à leurs pieds, désœuvrement, servitude...
Curiosité, surtout, et vous le comprendriez, si... Les étoiles du ciel sont moins nombreuses que les guerriers qui suivent la reine. Derrière elle apparaissent soixante éléphants blancs chargés de tours où brillent l'or et la soie ; mille Sabéens à la peau dorée par le soleil s'avancent, conduisant des chameaux qui ploient les genoux sous le poids des bagages et des présents de la princesse. Puis surviennent les Abyssiniens, armés à la légère, et dont le teint vermeil ressemble au cuivre battu. Une nuée d'Éthiopiens noirs comme l'ébène circulent ça et là, conduisant les chevaux et les chariots, obéissant à tous et veillant à tout. Puis... mais à quoi bon ce récit? vous ne daignez pas l'écouter.
— La reine des Sabéens ! murmurait Adoniram rêveur ; race dégénérée, mais d'un sang pur et sans mélange... Et que vient-elle faire à cette cour ?
— Ne vous l'ai-je pas dit, Adoniram ? voir un grand roi, mettre à l'épreuve une sagesse tant célébrée, et... peut-être la battre en brèche. Elle songe, dit-on, à épouser Soliman-Ben-Daoud, dans l'espoir d'obtenir des héritiers dignes de sa race.
— Folie ! s'écria l'artiste avec impétuosité ; folie !... du sang d'esclave, du sang des plus viles créatures... Il y en a plein les veines de Soliman ! La lionne s'unit-elle au chien banal et domestique? Depuis tant de siècles que ce peuple sacrifie sur les hauts lieux et s'abandonne aux femmes étrangères, les générations abâtardies ont perdu la vigueur et l'énergie des aïeux. Qu'est-ce que ce pacifique .Soliman ? L'enfant d'une fille de guerre et du vieux berger Daoud,et lui-même, Daoud, provenaient de Ruth, une coureuse tombée jadis du pays de Moab aux pieds d'un cultivateur d'Ephrata. Tu admires ce grand peuple, mon enfant : ce n'est plus qu'une ombre, et la race guerrière est éteinte. Cette nation, à son zénith, approche de sa chute. La paix les a énervés, le luxe, la volupté leur font préférer l'or au fer, et ces rusés disciples d'un roi subtil et sensuel ne sont bons désormais qu'à colporter des marchandises ou à répandre l'usure à travers le monde. Et Balkis descendrait à ce comble d'ignominie, elle, la fille des patriarches ! Et dis-moi, Benoni, elle vient, n'est-ce pas?... Ce soir même, elle franchit les murs de Jérusalem !
— Demain est le jour du Sabbat'. Fidèle à ses croyances, elle s'est refusée à pénétrer ce soir, et en l'absence du soleil, dans la ville étrangère. Elle a donc fait dresser des tentes au bord du Cédron, et malgré les instances du roi qui s'est rendu auprès d'elle, environné d'une pompe magnifique, elle prétend passer la nuit dans la campagne.
— Sa prudence en soit louée ! Elle est jeune encore?...
A peine peut-on dire qu'elle se puisse sitôt encore dire jeune. Sa beauté éblouit. Je l'ai entrevue comme on voit le soleil levant, qui bientôt vous brûle et vous fait baisser la paupière. Chacun, à son aspect, est tombé prosterné ; moi comme les autres. Et en me relevant, j'emportai son image. Mais, ô Adoniram ! la nuit tombe, et j'entends les ouvriers qui reviennent en foule chercher leur salaire : car demain est le jour du sabbat. »
Alors survinrent les chefs nombreux des artisans. Adoniram plaça des gardiens à l'entrée des ateliers, et, ouvrant ses vastes coffres-forts, il commença à payer les ouvriers, qui s'y présentaient un à un en lui glissant à l'oreille un mot mystérieux, car ils étaient si nombreux qu'il eût été difficile de discerner le salaire auquel chacun avait droit.
Or, le jour où on les enrôlait, ils recevaient un mot de passe qu'ils ne devaient communiquer à personne sous peine de la vie, et ils rendaient en échange un serment solennel. Les maîtres avaient un mot de passe ; les compagnons avaient aussi un mot de passe, qui n'était pas le même que celui des apprentis.
Donc, à mesure qu'ils passaient devant Adoniram et ses intendants, ils prononçaient à voix basse le mot sacramentel , et Adoniram leur distribuait un salaire différent, suivant la hiérarchie de leurs fonctions.
La cérémonie achevée à la lueur des flambeaux de résine, Adoniram, résolu de passer la nuit dans le secret de ses travaux, congédia le jeune Benoni, éteignit sa torche, et gagnant ses usines souterraines, il se perdit dans les profondeurs des ténèbres.
Au lever du jour suivant, Balkis, la reine du matin, franchit en même temps que le premier rayon du soleil la porte orientale de Jérusalem. Réveillés par le fracas des gens de sa suite, les Hébreux accouraient sur leur porte, et les ouvriers suivaient le cortége avec de bruyantes acclamations. Jamais on n'avait vu tant de chevaux, tant de chameaux, ni si riche légion d'éléphants blancs conduits par un si nombreux essaim d'Éthiopiens noirs.
Attardé par l'interminable cérémonial d'étiquette, le grand roi Soliman achevait de revêtir un costume éblouissant et s'arrachait avec peine aux mains des officiers de sa garde-robe, lorsque Balkis, touchant terre au vestibule du palais, y pénétra après avoir salué le soleil, qui déjà s'élevait radieux sur les montagnes de Galilée.
Des chambellans, coiffés de bonnets en forme de tours, et la main armée de longs bâtons dorés, accueillirent la reine et l'introduisirent enfin dans la salle où SoJimanben-Daoud était assis, au milieu de sa cour, sur un trône élevé dont il se hâta de descendre, avec une sage lenteur, pour aller au-devant de l'auguste visiteuse.
Les deux souverains se saluèrent mutuellement avec toute la vénération que les rojs professent et se plaisent à inspirer envers la majesté royale ; puis, ils s'assirent côte à côte, tandis que défilaient les esclaves chargés des présents de la reine de Saba : de l'or, du cinnamome, de la myrrhe, de l'encens surtout, dont l'Yémen faisait un grand commerce ; puis, des dents d'éléphant, des sachets d'aromates et des pierres précieuses. Elle offrit aussi au monarque cent vingt talents d'or fin. Soliman était alors au retour de l'âge ; mais le bon heur, en gardant ses traits dans une perpétuelle sérénité, avait éloigné de son visage les rides et les tristes empreintes des passions profondes ; ses lèvres luisantes, ses yeux à fleur de tête, séparés par un nez comme une tour d'ivoire, ainsi qu'il l'avait dit lui-même par la bouche de la Sulamite, son front placide, comme celui de Sérapis, dénotaient la paix immuable de l'ineffable quiétude d'un monarque satisfait de sa propre grandeur.. Soliman ressemblait à une statue d'or, avec des mains et un masque d'ivoire.
Sa couronne était d'or et sa robe était d'or ; la pourpre de son manteau, présent d'Hiram, prince de Tyr, était tissée sur une chaîne en fil d'or ; l'or brillait sur Son ceinturon et reluisait à la poignée de son glaive : sa chaussure d'or posait sur un tapis passementé de dorures ; son trône était fait en cèdre doré.
Assise à ses côtés, la blanche fille du matin, enveloppée d'un nuage de tissus de lin et de gazes diaphanes, avait l'air d'un lis égaré dans une touffe de jonquilles. Coquetterie prévoyante, qu'elle fit ressortir davantage encore en s'excusant de la simplicité de son costume du matin :
« La simplicité des vêtements, dit-elle, convient à l'opulence et ne messied pas à la grandeur»
— Il sied à la beauté divine, repartit Soliman, de se confier dans sa force, et à l'homme défiant de sa propre faiblesse de ne rien négliger.
— Modestie charmante, et qui rehausse encore l'éclat dont brille l'invincible Soliman... l'Ecclésiaste, "le sage, l'arbitre des rois, l'immortel auteur des sentences du Sir-Hasirim, ce cantique d'amour si tendre»., et de tant d'autres fleurs de poésie.
— Eh quoi ! belle reine, repartit Soliman en rougissant de plaisir, quoi ! vous auriez daigné jeter les yeux sur... ces faibles essais!
— Vous êtes un grand poète ! s'écria la reine de Saba.»
Soliman gonfla sa poitrine dorée, souleva son bras doré, et passa la main avec complaisance sur sa barbe d'ébène, divisée en plusieurs tresses et nattée avec des cordelettes d'or.
« Un grand poète ! répéta Balkis. Ce qui fait qu'en vous l'on pardonne en souriant aux erreurs du moraliste. »
Cette conclusion, peu attendue, allongea les lignes de l'auguste face de Soliman, et produisit un mouvement dans la foule des courtisans les plus rapprochés. C'étaient Zabud, favori du prince, tout chargé de pierreries, Sadoc le grand-prêtre, avec son fils Azarias, intendant du palais, et très-hautain avec ses inférieurs ; puis Ahia, Elioreph, grand chancelier, Josaphat, maître des archives... et un peu sourd. Debout, vêtu d'une robe sombre, se tenait Ahias de Silo, homme intègre, redouté à cause de son génie prophétique ; du reste, railleur froid et taciturne. Tout proche du souverain on voyait accroupi, au centre de trois coussins empilés, le vieux Banaïas, général en chef pacifique des tranquilles armées du placide Soliman. Harnaché de chaînes d'or et de soleils en pierreries, courbé sous le faix des honneurs, Banaïas était le demi-dieu de la guerre. Jadis, le roi l'avait chargé de tuer Joab et le grand-prêtre Abiathar, et Banaïas les avait poignardés. Dès ce jour, il parut digne de la plus grande confiance au sage Soliman, qui le chargea d'assassiner son frère cadet, le prince Adonias, fils du roi Daoud,... et Banaïas égorgea le frère du sage Soliman.
Maintenant, endormi dans sa gloire, appesanti par les années, Banaïas, presque idiot, suit partout la cour, n'entend plus rien, ne comprend rien, et ranime les restes d'une vie défaillante en réchauffant son coeur aux souriantes lueurs que son roi laisse rayonner sur lui. Ses yeux décolorés cherchent incessamment le regard royal : l'ancien loup-cervier s'est fait chien sur ses vieux jours.
Quand Balkis eut laissé tomber de ses lèvres adorables ces mots piquants, dont la cour resta consternée, Banaïas, qui n'avait rien compris, et qui accompagnait d'un cri d'admiration chaque parole du roi ou de son hôtesse, Banaïas, seul, au milieu du silence général, s'écria avec un sourire bénin : « Charmant ! divin ! »
Soliman se mordit les lèvres et murmura d'une façon assez directe : « Quel sot. » — « Parole mémorable ! » poursuivit Banaïas, voyant que son maître avait parlé.
Or la reine de Saba partit d'un éclat de rire.
Puis, avec un esprit d'à-propos dont chacun fut frappé, «elle choisit ce moment pour présenter coup sur coup trois énigmes à la sagacité si célèbre de Soliman, le plus habile des mortels dans l'art de deviner les rébus et de débrouiller des charades. Telle était alors la coutume : les cours s'occupaient de science... elles y ont renoncé à bon escient, et la pénétration des énigmes était une affaire d'État. C'est là dessus qu'un prince ou un sage était jugé. Balkis avait fait deux cent soixante lieues pour faire subir à Soliman cette épreuve.
Soliman interpréta sans broncher les trois énigmes, grâce au grand-prêtre Sadoc, qui, la veille, en avait payé comptant la solution au grand prêtre des Sabéens.
« La sagesse parle par votre bouche, dit la reine avec un peu d'emphase.
— C'est du moins ce que plusieurs supposent...
— Cependant, noble Soliman, la culture de l'arbre de sapience n'est pas sans péril : à la longue, on risque de se passionner pour la louange, de flatter les hommes pour leur plaire, et d'incliner au matérialisme pour enlever le suffrage de la foule...
— Auriez-vous donc remarqué dans mes ouvrages...
— Ah ! seigneur, je vous ai lu avec beaucoup d'attention, et, comme je veux m'instruire, le dessein de vous soumettre certaines obscurités, certaines contradictions, certains... sophismes, tels à mes yeux, sans doute, à cause de mon ignorance, ce désir n'est point étranger au but d'un si long voyage.
—Nous ferons de notre mieux, » articula Soliman, non sans suffisance, pour soutenir thèse contre un si redoutable adversaire.
Au fond, il eût donné beaucoup pour aller tout seul faire un tour de promenade sous les sycomores de sa villa de Mello. Affriandés d'un spectacle si piquant, les courtisans allongeaient le cou et ouvraient de grands yeux. Quoi de pire que de risquer, en présence de ses sujets, de cesser d'être infaillible? Sadoc semblait alarmé: le prophète Allias de Silo réprimait à peine un vague froid sourire, et Banaïas, jouant avec ses décorations, manifestait une stupide allégresse qui projetait un ridicule anticipé sur le parti du roi. Quant à la suite de Balkis, elle était muette et imperturbable : des sphinx. Ajoutez aux avantages de la reine de Saba la majesté d'une déesse et les attraits de la plus enivrante beauté, un profil d'une adorable pureté où rayonne un œil noir comme ceux des gazelles, et si bien fendu, si allongé, qu'il apparaît toujours de face à ceux qu'il perce de ses traits; une bouche incertaine entre le rire et la volupté, un corps souple et d'une magnificence qui se devine au travers de la gaze ; imaginez aussi cette expression fine, railleuse et hautaine avec enjouement des personnes de très-grande lignée habituées à la domination, et vous concevrez l'embarras du seigneur Soliman, à la fois interdit et charmé, désireux de vaincre par l'esprit, et déjà à demi vaincu par le cœur. Ces grands yeux noirs et blancs, mystérieux et doux, calmes et pénétrants, se jouant sur un visage ardent et clair comme le bronze nouvellement fondu, le troublaient malgré lui. Il voyait s'animer à ses côtés l'idéale et mystique figure de la déesse Isis.
Alors s'entamèrent, vives et puissantes, suivant l'usage du temps, ces discussions philosophiques signalées dans les livres des Hébreux.
« Ne conseillez-vous pas, reprit la reine, l'égoïsme et la dureté du cœur quand vous dites : « Si vous savez répondre pour votre ami, vous vous êtes mis dans le piège; ôtez le vêtement à celui qui s'est engagé pour autrui?... » Dans un autre proverbe vous vantez la richesse et la puissance de l'or...
.— Mais ailleurs je célèbre la pauvreté.
— Contradiction. L’Ecclésiaste excite l'homme au travail, fait honte au paresseux, et il s'écrie plus loin:  Que retirera l'homme de tous ses travaux? Ne vaut-il pas mieux manger et boire?...» Dans les sentences vous flétrissez la débauche, et vous la louez dans l'Ec clésiaste...
— Vous raillez, je crois...
— Non, je cite. « J'ai reconnu qu'il n'y a rien de mieux que de se réjouir et de boire ; que l'industrie est une inquiétude inutile, parce que les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal. » Telle est votre morale, ô sage !
— Ce sont là des figures, et le fond de ma doctrine...
>— Le voici, et d'autres, hélas! l'avaient déjà trouvé : « Jouissez de la vie avec les femmes pendant tous les jours de votre vie ; car c'est là votre partage dans le travail... etc.. » Vous y revenez souvent. D'où j'ai conclu qu'il vous sied de matérialiser votre peuple pour commander plus sûrement à des esclaves. »
Soliman se fût justifié, mais par des arguments qu'il ne voulait point exposer devant son peuple, et il s'agitait impatient sur son trône.
« Enfin, poursuivit Balkis avec un sourire assaisonné d'une œillade languissante, enfin, vous êtes cruel à notre sexe, et quelle est la femme qui oserait aimer l'austère Soliman?
— 0 reine ! mon cœur s'est étendu comme la rosée du printemps sur les fleurs des passions amoureuses dans le Cantique de l'époux!...
— Exception dont la Sulamite doit être glorieuse ; mais vous êtes devenu rigide en subissant le poids des années…
Soliman réprima une grimace assez maussade. « Je prévois, dit la reine, quelque parole galante et polie. Prenez garde ! l'Ecclésiaste va vous entendre, et vous savez ce qu'il dit : « La femme est plus amère que la mort; son cœur est un piège et ses mains sont des chaînes. Le serviteur de Dieu la fuira, et l'insensé y sera pris. » Eh quoi! suivrez-vous de si austères maximes, et sera-ce pour le malheur des filles de Sion que vous aurez reçu des cieux cette beauté par vous-même sincèrement décrite en ces termes : Je suis la fleur des champs et le lys des vallées !
— Reine, voilà encore une figure...
— 0 roi ! c'est mon avis. Daignez méditer sur mes objections et éclairer l'obscurité de mon jugement, car l'erreur est de mon côté, et vous avez félicité la sagesse d'habiter en vous. « On reconnaîtra, vous l'avez écrit, la pénétration de mon esprit ; les plus puissants seront surpris lorsqu'ils me verront, et les princes témoigneront leur admiration sur leur visage. Quand je me tairai, ils attendront que je parle; quand je parlerai, ils me regarderont attentifs ; et quand je discourrai, ils mettront leurs mains sur leur bouche. » Grand roi, j'ai déjà éprouvé une partie de ces vérités : votre esprit m'a charmée, votre aspect m'a surprise, et je ne doute pas que mon visage ne témoigne à vos yeux de mon admiration. J'attends vos paroles ; elles me verront attentive, et, durant vos discours, votre servante mettra sa main sur sa bouche.
— Madame, dit Soliman avec un profond soupir, que devient le sage auprès de vous ? Depuis qu'il vous écoute, l'Ecclésiaste n'oserait plus soutenir qu'une seule de ses pensées, dont il ressent le poids : Vanité des vanités ! tout n'est que vanité ! »
Chacun admira la réponse du roi. A pédant, pédant et demi, se disait la reine. Si pourtant on pouvait le guérir de la manie d'être auteur. Il ne laisse pas que d'être doux, affable et assez bien conservé.
Quant à Soliman, après avoir ajourné ses répliques, il s'efforça de détourner de sa personne l'entretien qu'il y avait si souvent amené. « Votre sérénité, dit-il à la reine Balkis, possède là un bien bel oiseau, dont l'espèce m'est inconnue. »
En effet, six négrillons vêtus d'écarlate, placés aux pieds de la reine, étaient commis aux soins de cet oiseau, qui ne quittait jamais sa maîtresse. Un de ses pages le tenait sur son poing, et la princesse de Saba le regardait souvent.
« Nous l'appelons Hud-Hud «, répondit-elle. Le trisaïeul de cet oiseau, qui vit longtemps, a été autrefois, dit-on, rapporté par des Malais, d'une contrée lointaine qu'ils ont seuls entrevue et que nous ne connaissons plus. C'est un animal très-utile pour diverses commissions aux habitants et aux esprits de l'air. »
Soliman, sans comprendre parfaitement une explication si simple, s'inclina comme un roi qui a dû tout concevoir à merveille, et avança le pouce et l'index pour jouer avec l'oiseau Hud-Hud ; mais l'oiseau, tout en répondant à ses avances, ne se prêtait pas aux efforts de Soliman pour s'emparer de lui,
« Hud-Hud est poète,... dit la reine, et, à ce titre, digne de vos sympathies... Toutefois, elle est comme moi un peu sévère, et souvent elle moralise aussi. Croiriez-vous qu'elle s'est avisée de douter de la sincérité de votre passion pour la Sulamite?
— Divin oiseau, que vous me surprenez ! répliqua Soliman.
— Cette pastorale du Cantique est bien tendre assurément, disait un jour Hud-Hud, en grignotant un scarabée doré ; mais le grand roi qui adressait de si plaintives élégies à la fille du Pharaon sa femme, ne lui aurait-il pas montré plus d'amour en vivant avec elle, qu'il ne l'a fait en la contraignant d'habiter loin de lui dans la ville de Daoud, réduite à charmer les jours de sa jeunesse délaissée avec des strophes... à la vérité les plus belles du monde ?
— Que de peines vous retracez à ma mémoire! Hélas! cette tille de la nuit suivait le culte d'Isis... Pouvais- je, sans crime, lui ouvrir l'accès de la ville sainte; la donner pour voisine à l'arche d'Adonaï, et la rapprocher de ce temple auguste que j'élève au Dieu de mes pères?...
Un tel sujet est délicat, fit observer judicieusement Balkis ; excusez Hud-Hud ; les oiseaux sont quelquefois légers ; le mien se pique d'être connaisseur, en poésie surtout.
— Vraiment ! repartit Soliman-Ben-Daoud ; je serais curieux de savoir...
— De méchantes querelles, seigneur, méchantes, sur ma foi ! Hud-Hud s'avise de blâmer que vous compariez la beauté de votre amante à celle des chevaux du char des Pharaons, son nom à une huile répandue, ses cheveux à des troupeaux de chèvres, ses dents à des brebis tondues et portant fruit, ses joues à la moitié d'une grenade, ses mamelles à deux biquets, sa tête au mont Carmel, son nombril à une coupe où il y û toujours quelque liqueur à boire, son ventre à un monceau de froment, et son nez à la tour du Liban qui regarde vers Damas. »
Soliman, blessé, laissait choir avec découragement ses bras dorés sur ceux de son fauteuil également dorés, tandis que l'oiseau, 6e rengorgeant, battait l'air de ses ailes de sinople et d'or»
« Je répondrai à l'oiseau qui sert si bien votre penchant à la raillerie, que le goût oriental permet ces licences, que la vraie poésie recherche les images, que mon peuple trouve mes vers excellents, et goûte de préférence les plus riches métaphores..
—• Rien de plus dangereux pour les nations que les métaphores des rois, reprit la reine de Saba : échappées à un style auguste, ces figures, trop hardies peut-être, trouveront plus d'imitateurs que de critiques, et Vos sublimes fantaisies risqueront de fourvoyer le goût des poètes pendant dix mille ans. Instruite à vos leçons, la Sulamite ne comparait-elle pas votre chevelure à des branches de palmiers, vos lèvres à des lis qui distillent de la myrrhe, votre taille à celle du cèdre, vos jambes à des colonnes de marbre, et vos joues, seigneur, à de petits parterres de fleurs aromatiques, plantés par les parfumeurs? De telle sorte que le roi Soliman m'apparaissait sans cesse comme un péristyle, avec un jardin botanique suspendu sur un entablement ombragé de palmiers. »
Soliman sourit avec un peu d'amertume ; il eût avec satisfaction tordu le cou de la huppe, qui lui becquetait la poitrine à l'endroit du cœur avec une persistance étrange.
« Hud-Hud s'efforce de vous faire entendre que la source de la poésie est là, dit la. reine.
— Je ne le sens que trop, répondit le roi, depuis que j'ai le bonheur de vous contempler. Laissons ce discours ; ma reine fera-t-elle à son serviteur indigne l'honneur de visiter Jérusalem, mon palais, et surtout le temple que j'élève à Jéhovah sur la montagne de Sion? .
—Le monde a retenti du bruit de ces merveilles; mon impatience en égale les splendeurs, et c'est la servir à souhait que de ne point retarder le plaisir que je m'en suis promis. »
A la tête du cortège, qui parcourait lentement les rues de Jérusalem, il y avait quarante-deux tympanons faisant entendre le roulement du tonnerre; derrière eux venaient les musiciens vêtus de robes blanches et dirigés par Asaph et Idithme ; cinquante-six cymbaliers, vingt-huit flûtistes, autant de psaltérions, et des joueurs de cithare, sans oublier les trompettes, instrument que Gédéon avait mis jadis à la mode sous les remparts de Jéricho. Arrivaient ensuite, sur un triple rang, les thuriféraires, qui, marchant à reculons, balançaient dans les airs leurs encensoirs, où fumaient les parfums de l'encens, Soliman et Balkis se prélassaient dans un vaste palanquin porté par soixante-dix Philistins conquis à la guerre.
La séance était terminée. On se sépara en causant des diverses péripéties du conte, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain.

III. — Le Temple.

Le conteur reprit :
Nouvellement rebâtie par le magnifique Soliman, la Ville était édifiée sur un plan irréprochable : des rues tirées au cordeau, des maisons carrées toutes semblables, véritables ruches d'un aspect monotone.
« Dans ces belles et larges rues, dit la reine, la bise de mer que rien n'arrête doit balayer les passants comme des brins de paille, et durant les fortes chaleurs, le soleil, y pénétrant sans obstacle, doit les échauffer à la température des fours. A Mahreb, les rues sont étroites, et d'une maison à l'autre des pièces d'étoffe tendues en travers de la voie publique appellent la brise, répandent les ombres sur le sol et entretiennent la fraîcheur.
— C'est au détriment de la symétrie, répondit Soliman. Nous voici arrivés au péristyle de mon nouveau palais : on a employé treize ans à le construire. »
Le palais fut visité et obtint le suffrage de la reine de Saba, qui le trouva riche, commode, original et d'un goût exquis.
« Le plan est sublime, dit-elle, l'ordonnance admirable, et, j'en conviens, le palais de mes aïeux, les Hémiarites, élevé dans le style indien, avec des piliers carrés ornés de figures en guise de chapiteaux, n'approche pas de cette hardiesse ni de cette élégance : votre architecte est un grand artiste.
— C'est moi qui ai tout ordonné et qui défraye les ouvriers, s'écria le roi avec orgueil.
— Mais les devis, qui les a tracés? quel est le génie qui a si noblement accompli vos desseins?
— Un certain Adoniram, personnage bizarre et à demi sauvage, qui m'a été envoyé par mon ami le roi des Tyriens.
— Ne le verrai-je point, seigneur?
— Il fuit le monde et se dérobe aux louanges. Mais que direz-vous, reine, quand vous aurez parcouru le temple d'Adonaï? Ce n'est plus l'œuvre d'un artisan : c'est moi qui ai dicté les plans et qui ai indiqué les matières que l'on devait employer. Les vues d'Adoniram étaient bornées au prix de mes poétiques imaginations. On y travaille depuis cinq ans; il en faut deux encore pour amener l'ouvrage à la perfection.
— Sept années vous auront donc suffi pour héberger dignement votre dieu; il en a fallu treize pour établir convenablement son serviteur.
— Le temps ne fait rien à l'affaire, » objecta Soliman. Autant Balkis avait admiré le palais, autant elle critiqua le temple.
« Vous avez voulu trop bien faire, dit-elle, et l'artiste a eu moins de liberté. L'ensemble est un peu lourd, quoique fort chargé de détails... Trop de bois, du cèdre partout, des poutres saillantes... vos bas-côtés planchéiés semblent porter les assises supérieures des pierres, ce qui manque à l'œil de solidité.
— Mon but, objecta le prince, a été de préparer, par un piquant contraste, aux splendeurs du dedans.
— Grand Dieu ! s'écria la reine, arrivée dans l'enceinte, que de sculptures ! Voilà des statues merveilleuses , des animaux étranges et d'un imposant aspect. Qui a fondu, qui a ciselé ces merveilles ?
— Adoniram : la statuaire est son principal talent.
— Son génie est universel. Seulement, voici des chérubins trop lourds, trop dorés et trop grands pour cette salle qu'ils écrasent.
— J'ai voulu qu'il en fût ainsi : chacun d'eux coûte six-vingts talents. Vous le voyez, ô reine! tout ici est d'or, et l'or est ce qu'il y a de plus précieux. Les chérubins sont en or; les colonnes de cèdre, dons du roi Hiram, mon ami, sont revêtues de lames d'or ; il y a de l'or sur toutes les parois ; sur ces murailles d'or il y aura des palmes d'or et une frise avec des grenades en or massif, et le long des cloisons dorées je fais appendre deux cents boucliers d'or pur. Les autels, les tables, les chandeliers, les vases, les parquets et les plafonds, tout sera revêtu de lames d'or...
— Il me semble que c'est beaucoup d'or, » objecta la reine avec modestie.
Le roi Soliman reprit :
« Est-il rien de trop splendide pour le roi des hommes? Je tiens à étonner la postérité... Mais pénétrons dans le sanctuaire, dont la toiture est encore à élever, et où déjà sont posées lés fondations de l'autel, en face de mon trône à peu près terminé. Comme vous le voyez, il y a six degrés ; le siége est en ivoire, porté par deux lions, aux pieds desquels sont accroupis douze lionceaux. La dorure est à brunir, et l'on attend que le dais soit érigé. Daignez, noble princesse, vous asseoir la première sur ce trône vierge encore et de là vous inspecterez les travaux dans leur ensemble. Seulement vous serez en butte aux traits du soleil, car le pavillon est encore à jour. »
La princesse sourit, et prit sur son poing l'oiseau Hud-Hud, que les courtisans contemplèrent avec une vive curiosité.
Il n'est pas d'oiseau plus illustre ni plus respecté dans tout l'Orient. Ce n'est point pour la finesse de son bec noir, ni pour ses joues écarlates; ce n'est pas pour la douceur de ses yeux gris de noisette, ni pour la superbe huppe en menus plumages d'or qui couronnent sa jolie tête ; ce n'est pas non plus pour sa longue queue noire comme du jais, ni pour l'éclat de ses ailes d'un vert doré, rehaussé de stries et de franges d'or vif, ni pour ses ergots d'un rose tendre, ni pour ses pattes empourprées, que la sémillante Hud-Hud était l'objet des prédilections de la reine et de ses sujets. Belle sans le savoir, fidèle à sa maîtresse, bonne pour tous ceux qui l'aimaient, la huppe brillait d'une grâce ingénue sans chercher à éblouir. La reine, on l'a vu, consultait cet oiseau dans les circonstances difficiles.
Soliman, qui voulait se mettre dans les bonnes grâces de Hud-Hud, chercha en ce moment à la prendre sur son poing ; mais elle ne se prêta point à cette intention. Balkis, souriant avec finesse, appela à elle sa favorite et sembla lui glisser quelques mots à voix basse... Prompte comme une flèche, Hud-Hud disparut dans l'azur de l’air.
Puis la reine s'assit ; chacun se rangea autour d'elle; on devisa quelques instants ; le prince expliqua à son hôtesse le projet de la mer d'airain conçu par Adoniram, et la reine de Saba, frappée d'admiration, exigea de nouveau que cet homme lui fût présenté. Sur l'ordre du roi, on se mit à chercher partout le sombre Adoniram.
Tandis que l'on courait aux forges et à travers les bâtisses , Balkis, qui avait fait asseoir le roi de Jérusalem auprès d'elle, lui demanda comment serait décoré le pavillon de son trône.
« Il sera décoré comme tout le reste, répondit Soliman.
— Ne craignez-vous point, par cette prédilection exclusive pour l'or, de paraître critiquer les autres matières qu'Adonaï a créées? et pensez-vous que rien au monde n'est plus beau que ce métal? Permettez-moi d'apporter à votre plan une diversion... dont vous serez juge, »
Soudain les airs sont obscurcis, le ciel se couvre de points noirs qui grossissent en se rapprochant ; des nuées d'oiseaux s'abattent sur le temple, se groupent, descendent en rond, se pressent les uns contre les autres, se distribuent en feuillage tremblant et splendide ; leurs ailes déployées forment de riches bouquets de verdure, d'écarlate, de jais et d'azur. Ce pavillon vivant se déploie sous la direction habile de la huppe, qui voltige à travers la foule emplumée... Un arbre charmant s'est formé sur la tête des deux princes, et chaque oiseau devient une feuille. Soliman, éperdu, charmé, se voit à l'abri du soleil sous cette toiture animée, qui frémit, se soutient en battant des ailes, et projette sur le trône une ombre épaisse d'où s'échappe un suave et doux concert de chants d'oiseaux. Après quoi, la huppe, à qui le roi gardait un reste de rancune, s'en vient, soumise, se poser aux pieds de la reine.
« Qu'en pense monseigneur ? demanda Balkis.
— Admirable ! s'écria Soliman, en s'efforçant d'attirer la huppe, qui lui échappait avec obstination, intention qui ne laissait 'pas que de rendre la reine attentive.
— Si cette fantaisie vous agrée, reprit-elle, je vous fais hommage avec plaisir de ce petit pavillon d'oiseaux, à la condition que vous me dispenserez de les faire dorer. Il vous suffira de tourner vers le soleil le chaton de cet anneau quand il vous plaira de les appeler... Cette bague est précieuse. Je la tiens de mes pères,et Sarahil, ma nourrice, me grondera de vous l'avoir donnée.
— Ah! grande reine, s'écria Soliman en s'agenouillant devant elle, vous êtes digne de commander aux hommes, aux rois et aux éléments. Fasse le ciel et votre bonté que vous acceptiez la moitié d'un trône où vous ne trouverez à vos pieds que le plus soumis de vos sujets!
— Votre proposition me flatte, dit Balkis, et nous en parlerons plus tard. »
Tous deux descendirent du trône, suivis de leur cortège d'oiseaux, qui les suivait comme un dais en dessinant sur leurs têtes diverses figures d'ornements.
Lorsqu'on se trouva près de l'emplacement où l'on avait assis les fondations de l'autel, la reine avisa un énorme pied de vigne déraciné et jeté à l'écart. Son visage devint pensif, elle fit un geste de surprise, la huppe jeta des cris plaintifs, et la nuée d'oiseaux s'enfuit à tire d'ailes.
L'œil de Balkis était devenu sévère ; sa taille majestueuse parut se hausser, et d'une voix grave et prophétique : « Ignorance et légèreté des hommes ! s'écria-t-elle ; vanité de l'orgueil !... tu as élevé ta gloire sur le tombeau de tes pères. Ce cep de vigne, ce bois vénérable...
— Reine, il nous gênait ; on l'a arraché pour faire place à l'autel de porphyre et de bois d'olivier que doivent décorer quatre séraphins d'or.
— Tu as profané, tu as détruit le premier plant de vigne... qui fut planté jadis de la main du père de la race de Sem, du patriarche Noé.
— Est-il possible ? répondit Soliman profondément humilié, et comment savez-vous?...
— Au lieu de croire que la grandeur est la source de la science, j'ai pensé le contraire, ô roi! et je me suis fait de l'étude une religion fervente.... Écoute encore, homme aveuglé de ta vaine splendeur : ce bois que ton impiété condamne à périr, sais-tu quel destin lui réservent les puissances immortelles?
— Parlez.
— Il est réservé pour être l'instrument de supplice où sera cloué le dernier prince de ta race.
— Qu'il soit donc scié par morceaux, ce bois impie, et réduit en cendres !
.— Insensé! qui peut effacer ce qui est écrit au livre de Dieu? Et quel serait le succès de ta sagesse substituée à la volonté suprême? Prosterne-toi devant les décrets que ne peut pénétrer ton esprit matériel : ce supplice sauvera seul ton nom de l'oubli, et fera luire sur ta maison l'auréole d'une gloire immortelle... »
Le grand Soliman s'efforçait en vain de dissimuler son trouble sous une apparence enjouée et railleuse, lorsque des gens survinrent, annonçant que l'on avait enfin découvert le sculpteur Adoniram.
Bientôt Adoniram, annoncé par les clameurs de la foule, apparut à l'entrée du temple. Benoni accompagnait son maître et son ami, qui s'avança l'œil ardent, le front soucieux, tout en désordre, comme un artiste brusquement arraché à ses inspirations et à ses travaux. Nulle trace de curiosité n'affaiblissait l'expression puissante et noble des traits de cet homme, moins imposant encore par sa stature élevée que par le caractère grave, audacieux et dominateur de sa belle physionomie.
Il s'arrêta avec aisance et fierté, sans familiarité comme sans dédain, à quelques pas de Balkis, qui ne put recevoir les traits incisifs de ce regard d'aigle sans éprouver un sentiment de timidité confuse.
Mais elle triompha bien vite d'un embarras involontaire ; une réflexion rapide sur la condition de ce maître ouvrier, debout, les bras nus et la poitrine découverte, la rendit à elle-même ; elle sourit de son propre embarras, presque flattée de s'être sentie si jeune, et daigna parler à l'artisan.
Il répondit, et sa voix frappa la reine comme l'écho d'un fugitif souvenir; cependant elle ne le connaissait point et ne l'avait jamais vu.
Telle est la puissance du génie, cette beauté des âmes; les âmes s'y attachent et ne s'en peuvent distraire. L'entretien d'Adoniram fit oublier à la princesse des Sabéens tout ce qui l'environnait; et, tandis que l'artiste montrait en cheminant à petits pas les constructions entreprises , Balkis suivait à son insu l'impulsion donnée, comme le roi et les courtisans suivaient les traces de la divine princesse. ;
Cette dernière ne se lassait pas de questionner Adoniram sur ses œuvres, sur son pays, sur sa naissance...
« Madame, répondit-il avec un certain embarras et en fixant sur elle des regards perçants, j'ai parcouru bien des contrées ; ma patrie est partout où le soleil éclaire ; mes premières années se sont écoulées le long de ces vastes pentes du Liban, d'où l'on découvre au loin Damas dans la plaine. La nature et aussi les hommes ont sculpté ces contrées montagneuses, hérissées de roches menaçantes et de ruines.
— Ce n'est point, fit observer la reine, dans ces déserts que l'on apprend les secrets des arts où vous excellez…
— C'est là du moins que la pensée s'élève, que l'imagination s'éveille, et qu'à force de méditer l'on s'instruit à concevoir. Mon premier maître fut la solitude ; dans mes voyages, depuis, j'en ai utilisé les leçons. J'ai tourné mes regards sur les souvenirs du passé ; j'ai contemplé les monuments, et j'ai fui la société des humains...
— Et pourquoi, maître?
— L'on ne se plaît guère dans la compagnie de ses semblables... et je me sentais seul. *
Ce mélange de tristesse et de grandeur émut la reine, qui baissa les yeux et se recueillit.
« Vous le voyez, poursuivit Adoniram, je n'ai pas beaucoup de mérite à pratiquer les arts, car l'apprentissage ne m'a point donné de peine. Mes modèles, je les ai rencontrés parmi les déserts ; je reproduis les impressions que j'ai reçues de ces débris ignorés, et des figures terribles et grandioses des dieux du monde ancien…
 — Plus d'une fois déjà, interrompit Soliman avec une fermeté que la reine ne lui avait point vue jusque-là, plus d'une fois, maître, j'ai réprimé en vous, comme une tendance idolâtre, ce culte fervent des monuments d'une théogonie impure. Gardez vos pensées en vous, et que le bronze ou les pierres n'en retracent rien au roi. »
Adoniram, en s'inclinant, réprimait un sourire amer.
« Seigneur, dit la reine pour le consoler, la pensée du maître s'élève sans doute au-dessus des considérations susceptibles d'inquiéter la conscience des lévites... Dans son âme d'artiste, il se dit que le beau glorifie Dieu, et il cherche le beau avec une piété naïve.
— Sais-je, d'ailleurs, moi, dit Adoniram, ce qu'ils furent en leur temps, ces dieux éteints et pétrifiés par les génies d'autrefois? Qui pourrait s'en inquiéter? Soliman, roi des rois, m'a demandé des prodiges, et il a fallu me souvenir que les aïeux du monde ont laissé des merveilles.
— Si votre œuvre est belle et sublime, ajouta la reine avec entraînement, elle sera orthodoxe, et, pour être orthodoxe à son tour, la postérité vous copiera.
— Grande reine, vraiment grande, votre intelligence est pure comme votre beauté.
— Ces débris, se hâta d'interrompre Balkis, étaient donc bien nombreux sur le versant du Liban ?
— Des villes entières ensevelies dans un linceul de sable que le vent soulève et rabat tour à tour ; puis, des hypogées d'un travail surhumain connues de moi seul... Travaillant pour les oiseaux de l'air et les étoiles du ciel, j'errais au hasard, ébauchant des figures sur les rochers et les taillant sur place à grands coups. Un jour... Mais n'est-ce pas abuser de la patience de si augustes auditeurs ?
— Non ; ces récits me captivent.
Ébranlée par mon marteau, qui enfonçait le ciseau dans les entrailles du roc, la terre retentissait, sous mes pas, sonore et creuse. Armé d'un levier, je fais rouler le bloc..., qui démasque l'entrée d'une caverne où je me précipite. Elle était percée dans la pierre vive, et soutenue par d'énormes piliers chargés de moulures, de dessins bizarres, et dont les chapiteaux servaient de racines aux nervures des voûtes les plus hardies. A travers les arcades de cette forêt de pierres, se tenaient dispersées, immobiles et souriantes depuis des millions d'années, des légions de figures colossales, diverses, et dont l'aspect me pénétra d'une terreur enivrante ; des hommes, des géants disparus de notre monde, des animaux symboliques appartenant à des espèces évanouies ; en un mot, tout ce que le rêve de l'imagination en délire oserait à peine concevoir de magnificences !... J'ai vécu là des mois, des années, interrogeant ces spectres d'une société morte, et c'est là que j'ai reçu la tradition de mon art, au milieu de ces merveilles du génie primitif.
— La renommée de ces œuvres sans nom est venue jusqu'à nous, dit Soliman, pensif : là, dit-on, dans les contrées maudites, on voit surgir les débris de la ville impie submergée par les eaux du déluge, les vestiges de la criminelle Hénochia,... construite par la gigantesque lignée de Tubal ; la cité des enfants de Kaïn. Anathème sur cet art d'impiété et de ténèbres! Notre nouveau temple réfléchit les clartés du soleil ; les lignes en sont simples et pures, et l'ordre, l'unité du plan, traduisent la droiture de notre foi jusque dans le style de ces demeures que j'élève à l'Éternel. Telle est notre volonté ; c'est celle d'Adonaï, qui l'a transmise à mon père.
— Roi, s'écria d'un ton farouche Adoniram, tes plans ont été suivis dans leur ensemble : Dieu reconnaîtra ta docilité ; j'ai voulu qu'en outre le monde fût frappé de ta grandeur.
— Homme industrieux et subtil, tu ne tenteras point le seigneur ton roi. C'est dans ce but que tu as coulé en fonte ces monstres, objet d'admiration et d'effroi ; ces idoles géantes qui sont en rébellion contre les types consacrés par le rite hébraïque. Mais, prends garde : la force d'Adonaï est avec moi, et ma puissance offensée réduira Baal en poudre.
— Soyez clément, ô roi ! repartit avec douceur la reine de Saba, envers l'artisan du monument de votre gloire. Les siècles marchent, la destinée humaine accomplit ses progrès selon le vœu du créateur. Est-ce le méconnaître que d'interpréter plus noblement ses ouvrages, et doit-on éternellement reproduire la froide immobilité des figures hiératiques transmises par les Égyptiens, laisser comme eux la statue à demi enfouie dans le sépulcre de granit dont elle ne peut se dégager, et représenter des génies esclaves enchaînés dans la pierre? Redoutons, grand prince, comme une négation dangereuse l'idolâtrie de la routine. »
Offensé par la contradiction, mais subjugué par un charmant sourire de la reine, Soliman la laissa complimenter avec chaleur l'homme de génie qu'il admirait lui-même, non sans quelque dépit, et qui, d'ordinaire indifférent à la louange, la recevrait avec une ivresse toute nouvelle.
Les trois grands personnages se trouvaient alors au pérystile extérieur du temple, — situé sur un plateau élevé et quadrangulaire, — d'où l'on découvrait de vastes campagnes inégales et montueuses. Une foule épaisse couvrait au loin les campagnes et les abords de la ville bâtie par Daoud (David). Pour contempler la reine de Saba de près ou de loin, le peuple entier avait envahi les abords du palais et du temple ; les maçons avaient quitté les carrières de Gelboé, les charpentiers avaient déserté les chantiers lointains ; les mineurs avaient remonté à la surface du sol. Le cri de la renommée, en passant sur les contrées voisines, avait mis en mouvement ces populations ouvrières et les avait acheminées vers le centre de leurs travaux.
Ils étaient donc là, pêle-mêle, femmes, enfants, soldats, marchands, ouvriers, esclaves et citoyens paisibles de Jérusalem ; plaines et vallons suffisaient à peine à contenir cette immense cohue, et à plus d'un mille de distance l'œil de la reine se posait, étonné, sur une mosaïque de têtes humaines qui s'échelonnaient en amphithéâtre jusqu'au sommet de l'horizon. Quelques nuages, interceptant çà et là le soleil qui inondait cette scène, projetaient sur cette mer vivante quelques plaques d'ombre.
« Vos peuples, dit la reine Balkis, sont plus nombreux « que les grains de sable de la mer... »
— Il y a là des gens de tout pays, accourus pour vous voir ; et, ce qui m'étonne, c'est que le monde entier n'assiége pas Jérusalem en ce jour ! Grâce à vous, les campagnes sont désertes ; la ville est abandonnée, et jusqu'aux infatigables ouvriers de maître Adoniram...
— Vraiment ! interrompit la princesse de Saba, qui cherchait dans son esprit un moyen de faire honneur à l'artiste : des ouvriers comme ceux d'Adoniram seraient ailleurs des maîtres. Ce sont les soldats de ce chef d'une milice artistique... Maître Adoniram, nous désirons passer en revue vos ouvriers, les féliciter, et vous complimenter en leur présence. »
Le sage Soliman, à ces mots, élève ses deux bras au-dessus de sa tête avec stupeur :
« Comment, s'écrie-t-il, rassembler les ouvriers du temple, dispersés dans la fête, errants sur les collines et confondus dans la foule? Ils sont fort nombreux, et l'on s'ingénierait en vain à grouper en quelques heures tant d'hommes de tous les pays et qui parlent diverses langues, depuis l'idiome sanscrit de l'Himalaya, jusqu'aux jargons obscurs et gutturaux de la sauvage Libye.
— Qu'à cela ne tienne, seigneur, dit avec simplicité Adoniram ; la reine ne saurait demander rien d'impossible, et quelques minutes suffiront. »
A ces mots, Adoniram, s'adossant au portique extérieur et se faisant un piédestal d'un bloc de granit qui se trouvait auprès, se tourne vers cette foule innombrable , sur laquelle il promène ses regards. Il fait un signe, et tous les flots de cette mer pâlissent, car tous ont levé et dirigé vers lui leurs clairs visages.
La foule est attentive et curieuse... Adoniram lève le bras droit, et, de sa main ouverte, trace dans l'air une ligne horizontale, du milieu de laquelle il fait retomber une perpendiculaire, figurant ainsi deux angles droits en équerre comme les produit un fil à plomb suspendu à une règle, signe sous lequel les Syriens peignent la lettre T, transmise aux Phéniciens par les peuples de l'Inde, qui l'avaient dénommée tha,et enseignée depuis aux Grecs, qui l'appellent tau.
Désignant dans ces anciens idiomes, à raison de l'analogie hiéroglyphique, certains outils de la profession maçonnique, la figure T était un signe de ralliement.
Aussi, à peine Adoniram l'a-t-il tracée dans les airs, qu'un mouvement singulier se manifeste dans la foule du peuple. Cette mer humaine se trouble, s'agite, des flots surgissent en sens divers, comme si une trombe de vent l'avait tout à coup bouleversée. Ce n'est d'abord qu'une confusion générale ; chacun court en sens opposé. Bientôt des groupes se dessinent, se grossissent, se séparent ; des vides sont ménagés ; des légions se disposent carrément ; une partie de la multitude est refoulée ; des milliers d'hommes, dirigés par des chefs inconnus, se rangent comme une armée qui se partage en trois corps principaux subdivisés en cohortes distinctes, épaisses et profondes.
Alors, et tandis que Soliman cherche à se rendre compte du magique pouvoir de maître Adoniram, alors tout s'ébranle ; cent mille hommes alignés en quelques instants s'avancent silencieux de trois côtés à la fois. Leurs pas lourds et réguliers font retentir la campagne. Au centre on reconnaît les maçons et tout ce qui travaille à la pierre : les maîtres en première ligne ; puis les compagnons, et derrière eux les apprentis. A leur droite et suivant la même hiérarchie, ce sont les charpentiers, les menuisiers, les scieurs, les équarisseurs. A gauche, les fondeurs, les ciseleurs, les forgerons, les mineurs et tous ceux qui s'adonnent à l'industrie des métaux.
Ils sont plus de cent mille artisans, et ils approchent, tels que de hautes vagues qui envahissent un rivage...
Troublé, Soliman recule deux ou trois pas ; il se détourne et ne voit derrière lui que le faible et brillant cortége de ses prêtres et de ses courtisans.
Tranquille et serein, Adoniram est debout près des deux monarques. Il étend le bras ; tout s'arrête, et il s'incline humblement devant la reine, en disant : « Vos ordres sont exécutés. » Peu s'en fallut qu'elle ne se prosternât devant cette puissance occulte et formidable, tant Adoniram lui apparut sublime dans sa force et dans sa simplicité.
Elle se remit cependant, et du geste salua la milice des corporations réunies. Puis, détachant de son cou un magnifique collier de perles où s'attachait un soleil en pierreries encadré d'un triangle d'or, ornement symbolique, elle parut l'offrir aux corps de métiers et s'avança vers Adoniram, qui, penché sur elle, sentit en frémissant ce don précieux tomber sur ses épaules et sa poitrine à demi nue.
A l'instant même une immense acclamation répondit des profondeurs de la foule à l'acte généreux de la reine de Saba. Tandis que la tête de l'artiste était rapprochée du visage radieux et du sein palpitant de la princesse, elle lui dit à voix basse : Maître, veillez sur vous, et soyez prudent !
Adoniram leva sur elle ses grands yeux éblouis, et Balkis s'étonna de la douceur pénétrante de ce regard si fier.
« Quel est donc, se demandait Soliman rêveur, ce mortel qui soumet les hommes comme la reine commande aux habitants de l'air ? Un signe de sa main fait naître des armées ; mon peuple est à lui, et ma domination se voit réduite à un misérable troupeau de courtisans et de prêtres. Un mouvement de ses sourcils le ferait roi d'Israël. »
Ces préoccupations l'empêchèrent d'observer la contenance de Balkis, qui suivait des yeux le véritable chef de cette nation, roi de l'intelligence et du génie, pacifique et patient arbitre des destinées de l'élu du Seigneur.
Le retour au palais fut silencieux ; l'existence du peuple venait d'être révélée au sage Soliman,... qui croyait tout savoir et ne l'avait point soupçonnée. Battu sur le terrain de ses doctrines; vaincu par la reine de Saba, qui commandait aux animaux de l'air ; vaincu par un artisan qui commandait aux hommes, l'Ecclésiaste, entrevoyant l'avenir, méditait sur la destinée des rois, et il disait : Ces prêtres, jadis mes précepteurs, mes conseillers aujourd'hui, chargés de la mission de tout m'enseigner, m'ont déguisé tout et m'ont caché mon ignorance. 0 confiance aveugle des rois ! ô vanité de la sagesse!... Vanité! Vanité!
Tandis que la reine aussi s'abandonnait à ses rêveries, Adoniram retournait dans son atelier, appuyé familièrement sur son élève Benoni, tout enivré d'enthousiasme, et qui célébrait les grâces et l'esprit non pareil de la reine Balkis.
Mais, plus tacitement que jamais, le maître gardait le silence. Pâle et la respiration haletante, il étreignait parfois de sa main crispée sa large poitrine. Rentré dans le sanctuaire de ses travaux, il s'enferma seul, jeta les yeux sur une statue ébauchée, la trouva mauvaise et la brisa. Enfin, il tomba terrassé sur un banc de chêne, et voilant son visage de ses deux mains, il s'écria d'une voix étouffée : « Déesse adorable et funeste !.... Hélas ! pourquoi  faut-il que mes yeux aient vu cette perle de l'Arabie ! »

IV. — Mello.

C'est à Mello, ville située au sommet d'une colline d'où l'on découvrait dans sa plus grande largeur la vallée de Josaphat, que le roi Soliman s'était proposé de fêter la reine des Sabéens. L'hospitalité des champs est plus cordiale : la fraîcheur des eaux, la splendeur des jardins, l'ombre favorable des sycomores, des tamarins, des lauriers, des cyprès, des acacias et des térébinthes éveille dans les cœurs les sentiments tendres. Soliman aussi était bien aise de se faire honneur de son habitation rustique; puis, en général, les souverains aiment mieux tenir leurs pareils à l'écart, et les garder pour eux-mêmes, que de s'offrir avec leurs rivaux aux commentaires des peuples de leur capitale.
La vallée verdoyante est parsemée de tombes blanches protégées par des pins et des palmiers : là se trouvent les premières pentes de la vallée de Josaphat. Soliman dit à Balkis :
« Quel plus digne sujet de méditation pour un roi, que le spectacle de notre fin commune ! Ici, près de vous, reine, les plaisirs, le bonheur peut-être : là bas, le néant et l'oubli.
— On se repose des fatigues de la vie dans la contemplation de la mort.
— A cette heure, madame, je la redoute ; elle sépare.... puissé-je ne point apprendre trop tôt qu'elle console ! »
Balkis jeta un coup d'œil furtif sur son hôte, et le vit réellement ému. Estompé des lueurs du soir, Soliman lui parut beau.
Avant de pénétrer dans la salle du festin, ces hôtes augustes contemplèrent la maison aux reflets du crépuscule, en respirant les voluptueux parfums des orangers qui embaumaient la couche de la nuit.
Cette demeure aérienne est construite suivant le goût syrien. Portée sur une forêt de colonnettes grêles, elle dessine sur le ciel ses tourelles découpées à jour, ses pavillons de cèdre, revêtus de boiseries éclatantes. Les portes, ouvertes, laissaient entrevoir des rideaux de pourpre tyrienne, des divans soyeux tissés dans l'Inde, des rosaces incrustées de pierres de couleur, des meubles en bois de citronnier et de santal, des vases de Thèbes, des vasques en porphyre ou en lapis, chargés de fleurs, des trépieds d'argent où fument l'aloès, la myrrhe et le benjoin, des lianes qui embrassent les piliers et se jouent à travers les murailles : ce lieu charmant semble consacré aux amours. Mais Balkis est sage et prudente : sa raison la rassure contre les séductions du séjour enchanté de Mello.
« Ce n'est pas sans timidité que je parcours avec vous ce petit château, dit Soliman : depuis que votre présence l'honore, il me paraît mesquin. Les villes des Hémiarites sont plus riches, sans doute.
— Non, vraiment; mais, dans notre pays, les colonnettes les plus frêles, les moulures à jour, les figurines, les campaniles dentelées, se construisent en marbre. Nous exécutons avec la pierre ce que vous ne taillez qu'en bois. Au surplus, ce n'est pas à de si vaines fantaisies que nos ancêtres ont demandé la gloire. Ils ont accompli une œuvre qui rendra leur souvenir éternellement béni.
— Cette œuvre, quelle est-elle? Le récit des grandes entreprises exalte la pensée.
—Il faut confesser tout d'abord que l'heureuse, la fertile contrée de l'Yémen était jadis aride et stérile. Ce pays n'a reçu du ciel ni fleuves ni rivières. Mes aïeux ont triomphé de la nature et créé un Éden au milieu des déserts.
— Reine, retracez-moi ces prodiges.
— Au cœur des hautes chaînes de montagnes qui s'élèvent à l'orient de mes États, et sur le versant desquelles est située la ville de Mareb , serpentaient çà et là des torrents, des ruisseaux qui s'évaporaient dans l'air, se perdaient dans des abîmes et au fond des vallons avant d'arriver à la plaine complètement desséchée. Par un travail de deux siècles, nos anciens rois sont parvenus à concentrer tous ces cours d'eau sur un plateau de plusieurs lieues d'étendue où ils ont creusé le bassin d'un lac sur lequel on navigue aujourd'hui comme dans un golfe. Il a fallu étayer la montagne escarpée sur des contreforts de granit plus hauts que les pyramides de Giseh, arc-boutés par des voûtes cyclopéennes sous lesquelles des armées de cavaliers et d'éléphants circulent facilement. Cet immense et intarissable réservoir s'élance en cascades argentées dans des aqueducs, dans de larges canaux qui, subdivisés en plusieurs biez, transportent les eaux à travers la plaine et arrosent la moitié de nos provinces. Je dois à cette œuvre sublime les cultures opulentes, les industries fécondes, les prairies nombreuses, les arbres séculaires et les forêts profondes qui font la richesse et le charme du doux pays de l'Yémen. Telle est, seigneur, notre mer d'airain, sans déprécier la vôtre, qui est une charmante invention.
— Noble conception ! s'écria Soliman, et que je serais fier d'imiter, si Dieu, dans sa clémence, ne nous eût réparti les eaux abondantes et bénies du Jourdain.
— Je l'ai traversé hier à gué, ajouta la reine; mes chameaux en avaient presque jusqu'aux genoux.
— 11 est dangereux de renverser l'ordre de la nature, prononça le sage, et de créer, en dépit de Jéhovah, une civilisation artificielle, un commerce, des industries, des populations subordonnées à la durée d'un ouvrage des hommes. Notre Judée est aride ; elle n'a pas plus d'habitants qu'elle n'en peut nourrir, et les arts qui les soutiennent sont le produit régulier du sol et du climat. Que votre lac, cette coupe ciselée dans les montagnes, se brise, que ces constructions cyclopéennes s'écroulent, et un jour verra ce malheur... vos peuples, frustrés du tribut des eaux, expirent consumés par le soleil, dévorés par la famine au milieu de ces campagnes artificielles. »
Saisie de la profondeur apparente de cette réflexion, Balkis demeura pensive.
« Déjà, poursuivit le roi, déjà, j'en ai la certitude, les ruisseaux tributaires de la montagne creusent des ravines et cherchent à s'affranchir de leurs prisons de pierre, qu'ils minent incessamment. La terre est sujette à des tremblements, le temps déracine les rochers, l'eau s'infiltre et fuit comme les couleuvres. En outre, chargé d'un pareil amas d'eau, votre magnifique bassin, que l'on a réussi à établir à sec, serait impossible à réparer. O reine ! vos ancêtres ont assigné aux peuples l'avenir limité d'un échafaudage de pierre. La stérilité les aurait rendus industrieux ; ils eussent tiré parti d'un sol où ils périront oisifs et consternés avec les premières feuilles des arbres, dont les canaux cesseront un jour d'aviver les racines. Il ne faut point tenter Dieu, ni corriger ses œuvres. Ce qu'il fait est bien.
— Cette maxime, repartit la reine, provient de votre religion, amoindrie par les doctrines ombrageuses de vos prêtres. Ils ne vont à rien moins qu'à tout immobiliser, qu'à tenir la société dans les langes et l'indépendance humaine en tutelle. Dieu a-t-il labouré et semé des champs? Dieu a-t-il fondé des villes, édifié des palais? A-t-il placé à notre portée le fer, l'or, le cuivre et tous ces métaux qui étincellent à travers le temple de Soliman? Non. Il a transmis à ses créatures le génie  et l'activité ; il sourit à nos efforts, et, dans nos créations bornées, il reconnaît le rayon de son âme, dont il a éclairé la nôtre. En le croyant jaloux, ce Dieu, vous limitez sa toute-puissance, vous déifiez vos facultés, et vous matérialisez les siennes. 0 roi! les préjugés de votre culte entraveront un jour le progrès des sciences, l'élan du génie, et quand les hommes seront rapetissés, ils rapetisseront Dieu à leur taille, et finiront par le nier.
— Subtil, dit Soliman avec un sourire amer ; subtil, mais spécieux... » ,
La reine reprit :
« Alors, ne soupirez pas quand mon doigt se pose sur votre secrète blessure. Vous êtes seul, dans ce royaume, et vous souffrez : vos vues sont nobles, audacieuses, et la constitution hiérarchique de cette nation s'appesantit sur vos ailes ; vous vous dites, et c'est peu pour vous : Je laisserai à la postérité la statue du roi trop grand d'un peuple si petit ! Quant à ce qui regarde mon empire, c'est autre chose... Mes aïeux se sont effacés pour agrandir leurs sujets. Trente-huit monarques successifs ont ajouté quelques pierres au lac et aux aqueducs de Mareb : les âges futurs auront oublié leurs noms, que ce travail continuera de glorifier les Sabéens; et si jamais il s'écroule, si la terre, avare, reprend ses fleuves et ses rivières, le sol de ma patrie, fertilisé par mille années de culture, continuera de produire; les grands arbres dont nos plaines sont ombragées retiendront l'humidité, conserveront la fraîcheur, protégeront les étangs, les fontaines, et l'Yémen, conquis jadis sur le désert, gardera jusqu'à la fin des âges le doux nom d'Arabie heureuse... Plus libre, vous auriez été grand pour la gloire de vos peuples et le bonheur des hommes.
— Je vois à quelles aspirations vous appelez mon âme... Il est trop tard; mon peuple est riche : la conquête ou l'or lui procure ce que la Judée ne fournit pas ; et pour ce qui est des bois de construction, ma prudence a conclu des traités avec le roi de Tyr ; les cèdres, les pins du Liban encombrent mes chantiers ; nos vaisseaux rivalisent sur les mers avec ceux des Phéniciens.
— Vous vous consolez de votre grandeur dans la paternelle sollicitude de votre administration, » dit la princesse avec une tristesse bienveillante.
Cette réflexion fut suivie d'un moment de silence; les ténèbres épaissies dissimulèrent l'émotion empreinte sur les traits de Soliman, qui murmura d'une voix douce :  «  Mon âme a passé dans la vôtre et mon cœur la suit. »
A demi troublée, Balkis jeta autour d'elle un regard furtif; les courtisans s'étaient mis à l'écart. Les étoiles brillaient sur leur tête au travers du feuillage, qu'elles semaient de fleurs d'or. Chargée de parfum des lis, des tubéreuses, des glycines et des mandragores, la brise nocturne chantait dans les rameaux touffus des myrtes ; l'encens des fleurs avait pris une voix; lèvent avait l'haleine embaumée; au loin gémissaient des colombes; le bruit des eaux accompagnait le concert de la nature ; des mouches luisantes, papillons enflammés, promenaient dans l'atmosphère tiède et pleine d'émotions voluptueuses leurs verdoyantes clartés. La reine se sentit prise d'une langueur enivrante ; la voix tendre de Soliman pénétrait dans son cœur et le tenait sous le charme.
Soliman lui plaisait-il, ou bien le rêvait-elle comme elle l'eût aimé?... Depuis qu'elle l'avait rendu modeste, elle s'intéressait à lui. Mais cette sympathie éclose dans le calme du raisonnement, mêlée d'une pitié douce et succédant à la victoire de la femme, n'était ni spontanée, ni enthousiaste. Maîtresse d'elle-même comme elle l'avait été des pensées et des impressions de son hôte, elle s'acheminait à l'amour, si toutefois elle y songeait, par l'amitié, et cette route est si longue!
Quant à lui, subjugué, ébloui, entraîné tour à tour du dépit à l'admiration, du découragement à l'espoir, et de la colère au désir, il avait déjà reçu plus d'une blessure, et pour un homme aimer trop tôt, c'est risquer d'aimer seul. D'ailleurs, la reine de Saba était réservée; son ascendant avait constamment dominé tout le monde, et même le magnifique Soliman. Le sculpteur Adoniram l'avait seul un instant rendue attentive; elle ne l'avait point pénétré : son imagination avait entrevu là un mystère ; mais cette vive curiosité d'un moment était sans nul doute évanouie. Cependant, à son aspect, pour la première fois, cette femme forte s'était dit : Voilà un homme.
Il se peut donc faire que cette vision effacée, mais récente, eût rabaissé pour elle le prestige du roi Soliman. Ce qui le prouverait, c'est qu'une ou deux fois, sur le point de parler de l'artiste, elle se retint et changea de propos.
Quoi qu'il en soit, le fils de Daoud prit feu promptement : la reine avait l'habitude qu'il en fût ainsi ; il se hâta de le dire, c'était suivre l'exemple de tout le monde ; mais il sut l'exprimer avec grâce ; l'heure était propice, Balkis en âge d'aimer, et, par la vertu des ténèbres, curieuse et attendrie.
Soudain des torches projettent des rayons rouges sur les buissons, et l'on annonce le souper. « Fâcheux contretemps ! pensa le roi.
— Diversion salutaire! » pensait la reine...
On avait servi le repas dans un pavillon construit dans le goût sémillant et fantasque des peuples de la rive du Gange. La salle octogone était illuminée de cierges de couleur et de lampes où brûlait la naphte mêlée de parfums; la lumière ombrée jaillissait au milieu des gerbes de fleurs. Sur le seuil, Soliman offre la main à son hôtesse, qui avance son petit pied et le retire vivement avec surprise. La salle est couverte d'une nappe d'eau dans laquelle la table, les divans et les cierges se reflètent.
« Qui vous arrête?» demande Soliman d'un air étonné, Balkis veut se montrer supérieure à la crainte ; d'un geste charmant, elle relève sa robe et plonge avec fermeté.
Mais le pied est refoulé par une surface solide « 0 reine! vous le voyez, dit le sage, le plus prudent se trompe en jugeant sur l'apparence ; j'ai voulu vous étonner et j'y ai enfin réussi... Vous marchez sur un parquet de cristal. »
Elle sourit, en faisant un mouvement d'épaule plus gracieux qu'admiratif, et regretta peut-être que l'on n'eût pas su l'étonner autrement.
Pendant le festin, le roi fut galant et empressé; ses courtisans l'entouraient, et il régnait au milieu d'eux avec une si incomparable majesté que la reine se sentit gagnée par le respect. L'étiquette s'observait rigide et solennelle à la table de Soliman.
Les mets étaient exquis, variés, mais fort chargés de sel et d'épices : jamais Balkis n'avait affronté de si hautes salaisons. Elle supposa que tel était le goût des Hébreux : elle ne fut donc pas médiocrement surprise de s'apercevoir que ces peuples qui bravaient des assaisonnements si relevés s'abstenaient de boire. Point d'échansons ; pas une goutte de vin ni d'hydromel ; pas une coupe sur la table.
Balkis avait les lèvres brûlantes, le palais desséché, et comme le roi ne buvait pas, elle n'osa demander à boire : la dignité du prince lui imposait.
Le repas terminé, les courtisans se dispersèrent peu à peu et disparurent dans les profondeurs d'une galerie à demi éclairée. Bientôt, la belle reine des Sabéens se vit seule avec Soliman plus galant que jamais, dont les yeux étaient tendres et qui d'empressé devint presque pressant.
    Surmontant son embarras, la reine souriante et les yeux baissés se leva annonçant l'intention de se retirer. « Eh quoi ! s'écria Soliman, laisserez-vous ainsi votre humble esclave sans un mot, sans un espoir, sans un espoir, sans un gage de votre compassion ? Cette union que j'ai rêvée, ce bonheur sans lequel je ne puis désormais plus vivre, cet amour ardent et soumis qui implore sa récompense, les foulerez-vous à vos pieds ? »
Il avait saisi une main qu'on lui abandonnait en la retirant sans effort; mais on résistait. Certes, Balkis avait songé plus d'une fois à cette alliance ; mais elle tenait à conserver sa liberté et son pouvoir. Elle insista donc pour se retirer, et Soliman se vit contraint de céder. « Soit, dit-il, quittez-moi, mais je mets deux conditions à votre retraite.
— Parlez.
— La nuit est douce et votre conversation plus douce encore. Vous m'accorderez bien une heure?
— J'y consens.
— Secondement, vous n'emporterez avec vous, en sortant d'ici, rien qui m'appartienne.
— Accordé ! et de grand cœur, répondit Balkis en riant aux éclats.
— Riez ! ma reine ; on a vu des gens très riches céder aux tentations les plus bizarres...
— A merveille ! vous êtes ingénieux à sauver votre amour-propre. Point de feinte; un traité de paix.
— Un armistice, je l'espère encore... »
On reprit l'entretien, et Soliman s'étudia, en seigneur bien appris, à faire parler la reine autant qu'il put. Un jet d'eau, qui babillait aussi dans le fond de la salle, lui servait d'accompagnement.
Or, si trop parler cuit, c'est assurément quand on a mangé sans boire et fait honneur à un souper trop salé. La jolie reine de Saba mourait de soif; elle eût donné une de ses provinces pour une palère d'eau vive.
Elle n'osait pourtant trahir ce souhait ardent. Et la fontaine claire, fraîche, argentine et narquoise grésillait toujours à côté d'elle, lançant des perles qui retombaient dans la vasque avec un bruit très gai. Et la soif croissait: la reine haletante n'y résistait plus.
Tout en poursuivant son discours, voyant Soliman distrait et comme appesanti, elle se mit à se promener en divers sens à travers la salle, et par deux fois, passant bien près de la fontaine, elle n'osa...
Le désir devint irrésistible. Elle y retourna, ralentit le pas, s'affermit d'un coup d'œil, plongea furtivement dans l'eau sa jolie main ployée en creux ; puis, se détournant, elle avala vivement cette gorgée d'eau pure.
Soliman se lève, s'approche, s'empare de la main luisante et mouillée, et d'un ton aussi enjoué que résolu :
« Une reine n'a qu'une parole, et aux termes de la vôtre, vous m'appartenez.
— Qu'est-ce à dire ?
— Vous m'avez dérobé de l'eau... et, comme vous l'avez judicieusement constaté vous-même, l'eau est très rare dans mes États.
— Ah! seigneur, c'est un piège, et je ne veux point d'un époux si rusé !
—Il ne lui reste qu'à vous prouver qu'il est encore plus généreux. S'il vous rend la liberté, si malgré cet engagement formel...
— Seigneur, interrompit Balkis en baissant la tête, nous devons à nos sujets l'exemple de la loyauté.
— Madame, répondit, en tombant à ses genoux, Soliman, le prince le plus courtois des temps passés et futurs, cette parole est votre rançon. »
Se relevant très vite, il frappa sur un timbre : vingt serviteurs accoururent munis de rafraîchissements divers, et accompagnés de courtisans. Soliman articula ces mots avec majesté :
« Présentez à boire à votre reine ! »
A ces mots, les courtisans tombèrent prosternés devant la reine de Saba et l'adorèrent.
Mais elle, palpitante et confuse, craignait de s’être engagée plus avant qu'elle ne l'aurait voulu.
Pendant la pause qui suivit cette partie du récit, un incident assez singulier occupa l'attention de l'assemblée. Un jeune homme, qu'à la teinte de sa peau, de la couleur d'un sou neuf, on pouvait reconnaître pour Abyssinien (Habesch), se précipita au milieu du cercle et se mit à danser une sorte de bamboula, en s'accompagnant d'une chanson en mauvais arabe dont je n'ai retenu que le refrain. Ce chant partait en fusée avec les mots : « Yamal Yamanî ! » accentués de ces répétitions de syllabes traînantes particulières aux Arabes du midi. «Yaman! y aman! y amant!... Sélam-Aleik Belkiss-Makéda! Makéda!... Y amant! Yamani!... » Cela voulait dire : « Yémen ! ô pays de l'Yémen !... Salut à toi, Balkis la grande ! O pays d'Yémen ! »
Cette crise de nostalgie ne pouvait s'expliquer que par le rapport qui a existé autrefois entre les peuples de Saba et les Abyssiniens, placés sur le bord occidental de la mer Rouge, et qui faisaient aussi partie de l'empire des Hémiarites. Sans doute, l'admiration de cet auditeur, jusque-là silencieux, tenait au récit précédent, qui faisait partie des traditions de son pays. Peut-être aussi était-il heureux de voir que la grande reine avait pu échapper au piège tendu par le sage roi Salomon.
Comme son chant monotone durait assez longtemps pour importuner les habitués, quelques-uns d'entre eux s'écrièrent qu'il était melbous (fanatisé), et on l'entraîna doucement vers la porte. Le cafetier, inquiet des cinq ou six paras (trois centimes) que lui devait ce consommateur, se hâta de le suivre au dehors. Tout se termina bien sans doute, car le conteur reprit bientôt sa narration au milieu du plus religieux silence.

V. — La Mer d'airain.

A force de travaux et de veilles, maître Adoniram avait achevé ses modèles, et creusé dans le sable les moules de ses figures colossales. Profondément fouillé et percé avec art, le plateau de Sion avait reçu l'empreinte de la mer d'airain destinée à être coulée sur place, et solidement étayée par des contre-forts de maçonnerie auxquels plus tard on devait substituer les lions, les sphinx gigantesques destinés à servir de supports. C'est sur des barres d'or massif, rebelles à la fusion particulière au bronze, et disséminées çà et là, que portait le recouvrement du moule de cette vasque énorme. La fonte liquide, envahissant par plusieurs rigoles le vide compris entre les deux plans, devait emprisonner ces fiches d'or et faire corps avec ces jalons réfractaires et précieux.
Sept fois le soleil avait fait le tour de la terre depuis .que le minerai avait commencé de bouillir dans la fournaise couverte d'une haute et massive tour de briques, qui se terminait à soixante coudées du sol par un cône ouvert, d'où s'échappaient des tourbillons de fumée rouge et de flammes bleues pailletées d'étincelles.
Une excavation, pratiquée entre les moules et la base du haut fourneau, devait servir de lit au fleuve de feu lorsque viendrait le moment d'ouvrir avec des barres de fer les entrailles du volcan.
Pour procéder au grand œuvre du coulage des métaux, on choisit la nuit : c'est le moment où l'on peut suivre l'opération, où le bronze, lumineux et blanc, éclaire sa propre marche ; et si le métal éclatant prépare quelque piège, s'il s'enfuit par une fissure ou perce une mine quelque part, il est démasqué par les ténèbres.
Dans l'attente de la solennelle épreuve qui devait immortaliser ou discréditer le nom d'Adoniram, chacun dans Jérusalem était en émoi. De tous les points dit royaume, abandonnant leurs occupations, les ouvriers étaient accourus, et le soir qui précéda la nuit fatale, dès le coucher du soleil, les collines et les montagnes d'alentour s'étaient couvertes de curieux.
Jamais fondeur n'avait, de son chef, et en dépit des contradictions, engagé si redoutable partie. En toute occasion, l'appareil de la fonte offre un intérêt vif, et souvent, lorsqu'on moulait des pièces importantes, le roi Soliman avait daigné passer la nuit aux forges avec ses courtisans, qui se disputaient l'honneur de l'accompagner.
Mais la fonte de la mer d'airain était une œuvre gigantesque, un défi du génie aux préjugés humains, à la nature, à l'opinion des plus experts, qui tous avaient déclaré le succès impossible.
Aussi des gens de tout âge et de tout pays, attirés par le spectacle de cette lutte, envahirent-ils de bonne heure la colline de Sion, dont les abords étaient gardés par des légions ouvrières. Des patrouilles muettes parcouraient la foule pour y maintenir l'ordre, et empêcher le bruit... tâche facile, car, par ordre du roi, on avait, à son de trompe, prescrit le silence le plus absolu sous peine de la vie; précaution indispensable pour que les commandements pussent être transmis avec certitude et rapidité.
Déjà l'étoile du soir s'abaissait sur la mer; la nuit profonde, épaissie des nuages roussis par les effets du fourneau, annonçait que le moment était proche. Suivi des chefs ouvriers, Adoniram, à la clarté des torches, jetait un dernier coup d'œil sur les préparatifs et courait ça et là. Sous le vaste appentis adossé à la fournaise, on entrevoyait les forgerons, coiffés de casques de cuir à larges ailes rabattues et vêtus de longues robes blanches à manches courtes, occupés à arracher de la gueule béante du four, à l'aide de longs crochets de fer, des masses pâteuses d'écume à demi vitrifiées, scories qu'ils entraînaient au loin ; d'autres, juchés sur des échafaudages, portés par de massives charpentes, lançaient, du sommet de l'édifice, des paniers de charbon dans le foyer, qui rugissait au souffle impétueux des appareils de ventilation. De tous côtés, des nuées de compagnons armés de pioches, de pieux, de pinces, erraient, projetant derrière eux de longues traînées d'ombre. Ils étaient presque nus : des ceintures d'étoffe rayée voilaient leurs flancs ; leurs têtes étaient enveloppées de coiffes de laine et leurs jambes étaient protégées par des armures de bois recouvert de lanières de cuir. Noircis par la poussière charbonneuse, ils paraissaient rouges aux reflets de la braise ; on les voyait çà et là comme des démons ou des spectres.
Une fanfare annonça l'arrivée de la cour : Soliman parut avec la reine de Saba, et fut reçu par Adoniram, qui le conduisit au trône improvisé pour ses nobles hôtes. L'artiste avait endossé un plastron de buffle ; un tablier de laine blanche lui descendait jusqu'aux genoux ; ses jambes nerveuses étaient garanties par des guêtres en peau de tigre, et son pied était nu, car il foulait impunément le métal rougi.
« Vous m'apparaissez dans votre puissance, dit Balkis au roi des ouvriers, comme la divinité du feu. Si votre entreprise réussit, nul ne se pourra dire cette nuit plus grand que maître Adoniram!... »
L'artiste, malgré ses préoccupations, allait répondre, lorsque Soliman, toujours sage et quelquefois jaloux, l'arrêta :
« Maître, dit-il d'un ton impératif, ne perdez pas un temps précieux; retournez à vos labeurs, et que votre présence ici ne nous rende point responsables de quelque accident. »
La reine le salua d'un geste, et il disparut. « S'il accomplit sa tâche, pensait Soliman, de quel monument magnifique il honore le temple d'Adonaï; mais quel éclat il ajoute à une puissance déjà redoutable ! »
Quelques moments après, ils revirent Adoniram devant la fournaise. Le brasier, qui l'éclairait d'en bas, rehaussait sa stature et faisait grimper son ombre contre le mur, où était accrochée une grande feuille de bronze sur laquelle le maître frappa vingt coups avec un marteau de fer. Les vibrations du métal résonnèrent au loin, et le silence se fit plus profond qu'auparavant. Soudain, armés de leviers et de pics, dix fantômes se précipitent dans l'excavation pratiquée sous le foyer du fourneau et placée en regard du trône. Les soufflets râlent, expirent, et l'on n'entend plus que le bruit sourd des pointes de fer pénétrant dans la glaise calcinée qui luté l'orifice par où va s'élancer la fonte liquide. Bientôt l'endroit attaqué devient violet, s'empourpre, rougit, s'éclaire, prend une couleur orangée ; un point blanc se dessine au centre, et tous les manœuvres, sauf deux, se retirent. Ces derniers, sous la surveillance d'Adoniram, s'étudient à amincir la croûte autour du point lumineux, en évitant de le trouer... Le maître les observe avec anxiété.
Durant ces préparatifs le compagnon fidèle d'Adoniram, ce jeune Benoni qui lui était dévoué, parcourait les groupes d'ouvriers, sondant le zèle de chacun, observant si les ordres étaient suivis, et jugeant tout par lui-même.
Et il advint que ce jeune homme accourant, effaré, aux pieds de Soliman, se prosterna et dit : « Seigneur, faites suspendre la coulée, tout est perdu, nous sommes trahis! »
L'usage n'était point que l'on abordât ainsi le prince sans y être autorisé ; déjà les gardes s'approchaient de ce téméraire; Soliman les fit éloigner, et se penchant sur Benoni agenouillé, il lui dit à demi voix : « Explique-toi en peu de mots.
— Je faisais le tour du fourneau : derrière le mur il y avait un homme immobile, et qui semblait attendre; un second survint, qui dit à demi voix au premier: Vehmamiah ! On lui répondit : Eliael! Il en arriva un troisième qui prononça aussi : Vehmamiah ! et à qui l'on répliqua de même : Eliael! ensuite l'un s'écria :
« — Il a asservi les charpentiers aux mineurs.
« Le second : — Il a subordonné les maçons aux mineurs.
« Le troisième : — Il a voulu régner sur les mineurs. « Le premier reprit:—Il donne sa force à des étrangers.  Le second : — Il n'a pas de patrie. « Le troisième ajoute : —C'est bien. « .— Les compagnons sont frères,... recommença le premier.
« — Les corporations ont des droits égaux, continua le second. .
« Le troisième ajouta : — C'est bien.
« J'ai reconnu que le premier est maçon, parce qu'il a dit ensuite : — J'ai mêlé le calcaire à la brique, et la chaux tombera en poussière. Le second est charpentier ; il a dit : — J'ai prolongé les traverses des poutres, et la flamme les visitera. Quant au troisième, il travaille les métaux. Voici quelles étaient ses paroles : — J'ai pris dans le lac empoisonné de Gomorrhe des laves de bitume et de soufre ; je les ai mêlées à la fonte.
« En ce moment une pluie d'étincelles a éclairé leurs visages. Le maçon est Syrien et se nomme Phanor ; le charpentier est Phénicien, on l'appelle Amrou ; le mineur est Juif de la tribu de Ruben ; son nom est Méthousaël. Grand roi, j'ai volé à vos pieds : étendez votre sceptre et arrêtez les travaux !
— Il est trop tard, dit Soliman pensif; voilà le cratère qui s'entrouvre ; garde le silence, ne trouble point Adoniram, et redis-moi ces trois noms.
— Phanor, Amrou, Méthousaël.
— Qu'il soit fait selon la volonté de Dieu ! » Benoni regarda fixement le roi et prit la fuite avec la rapidité de l'éclair. Pendant ce temps-là, la terre cuite tombait autour de l'embouchure bâillonnée du fourneau , sous les coups redoublés des mineurs, et la couche amincie devenait si lumineuse, qu;il semblait qu'on fût sur le point de surprendre le soleil dans sa retraite nocturne et profonde... Sur un signe d'Adoniram, les manœuvres s'écartent, et le maître, tandis que les marteaux font retentir l'airain, soulevant une massue de fer, l'enfonce dans la paroi diaphane, la tourne dans la plaie et l'arrache avec violence. A l'instant un torrent de liquide, rapide et blanc, s'élance dans le chenal et s'avance comme un serpent d'or strié de cristal et d'argent, jusqu'à un bassin creusé dans le sable, à l'issue duquel la fonte se disperse et suit son cours le long de plusieurs rigoles.
Soudain une lumière pourpre et sanglante illumine, sur les coteaux, les visages des spectateurs innombrables ; ces lueurs pénètrent l'obscurité des nuages et rougissent la crête des rochers lointains. Jérusalem, émergeant des ténèbres, semble la proie d'un incendie. Un silence profond donne à ce spectacle solennel le fantastique aspect d'un rêve.
Comme la coulée commençait, on entrevit une ombre qui voltigeait aux entours du lit que la fonte allait envahir. Un homme s'était élancé, et, en dépit des défenses d'Adoniram, il osait traverser ce canal destiné au feu. Comme il y posait le pied, le métal en fusion l'atteignit, le renversa, et il y disparut en une seconde.
Adoniram ne voit que son œuvre ; bouleversé par l'idée d'une imminente explosion, il s'élance, au péril de sa vie, armé d'un crochet de fer ; il le plonge dans le sein de la victime, l'accroche, l'enlève, et avec une vigueur surhumaine, la lance comme un bloc de scories sur la berge, où ce corps lumineux va s'éteindre en expirant.... Il n'avait pas même eu le temps de reconnaître son compagnon, le fidèle Benoni.
Tandis que la fonte s'en va, ruisselante, remplir les cavités de la mer d'airain, dont le vaste contour déjà se trace comme un diadème d'or sur la terre assombrie, des nuées d'ouvriers portant de larges pots à feu, des poches profondes emmanchées de longues tiges de fer, les plongent tour-à-tour dans le bassin de feu liquide, et courent çà et là verser le métal dans les moules destinés aux lions, aux bœufs, aux palmes, aux chérubins, aux figures géantes qui supporteront la mer d'airain. On s'étonne de la quantité de feu qu'ils font boire à la terre ; couchés sur le sol, les bas-reliefs retracent les silhouettes claires et vermeilles des chevaux, des taureaux ailés, des cynocéphales, des chimères monstrueuses enfantées par le génie d'Adoniram.
« Spectacle sublime ! s'écrie la reine de Saba. 0 grandeur ! ô puissance du génie de ce mortel, qui soumet les éléments et dompte la nature !
— Il n'est pas encore vainqueur, repartit Soliman avec amertume ; Adonaï seul est tout-puissant ! »

VI. — L'apparition.

Tout à coup Adoniram s'aperçoit que le fleuve de fonte déborde ; la source béante vomit des torrents ; le sable trop chargé s'écroule : il jette les yeux sur la mer d'airain ; le moule regorge ; une fissure se dégage au sommet ; la lave ruisselle de tous côtés. Il exhale un cri si terrible, que l'air en est rempli et que les échos le répètent sur les montagnes. Pensant que la terre trop chauffée se vitrifie, Adoniram saisit un tuyau flexible aboutissant à un réservoir d'eau, et, d'une main précipitée, dirige cette colonne d'eau sur la base des contreforts ébranlés du moule de la vasque. Mais la fonte, ayant pris l'essor, dévale jusque-là : les deux liquides se combattent; une masse de métal enveloppe l'eau, l'emprisonne, l'étreint. Pour se dégager, l'eau consumée se vaporise et fait éclater ses entraves. Une détonation retentit ; la fonte rejaillit dans les airs en gerbes éclatantes à vingt coudées de hauteur; on croit voir s'ouvrir le cratère d'un volcan furieux. Ce fracas est suivi de pleurs, de hurlements affreux ; car cette pluie d'étoiles sème en tous lieux la mort : chaque goutte de fonte est un dard ardent qui pénètre dans les corps et qui tue. La place est jonchée de mourants, et au silence a succédé un immense cri d'épouvante. La terreur est au comble, chacun fuit; la crainte du danger précipite dans le feu ceux que le feu pourchasse... les campagnes, illuminées, éblouissantes et empourprées, rappellent cette nuit terrible où Gomorrhe et Sodome flamboyaient allumées par les foudres de Jéhovah.
Adoniram, éperdu, court ça et là pour rallier ses ouvriers et fermer la gueule à l'abîme inépuisable; mais il n'entend que des plaintes et des malédictions; il ne rencontre que des cadavres : le reste est dispersé. Soliman seul est demeuré impassible sur son trône ; la reine est restée calme à ses côtés. Ils font encore briller dans ces ténèbres le diadème et le sceptre.
« Jéhovah l'a châtié ! dit Soliman à son hôtesse... et il me punit, par la mort de mes sujets, de ma faiblesse, de mes complaisances pour un monstre d'orgueil.
— La vanité qui immole tant de victimes est criminelle, prononça la reine. Seigneur, vous auriez pu périr durant cette infernale épreuve : l'airain pleuvait autour de nous.
— Et vous étiez là ! Et ce vil suppôt de Baal a mis en péril une vie si précieuse! Partons, reine; votre péril m'a seul inquiété. »
Adoniram, qui passait près d'eux, l'entendit ; il s'éloigna en rugissant de douleur. Plus loin, il avisa un groupe d'ouvriers qui l'accablaient de mépris, de calomnies et de malédictions. Il fut rejoint par le Syrien Phanor, qui lui dit : « Tu es grand;  la fortune t'a trahi; mais elle n'a pas eu les maçons pour complices. » Amrou le Phénicien le rejoignit à son tour et lui dit : « Tu es grand, et tu serais vainqueur, si chacun eût fait son devoir comme les charpentiers. » Et le juif Méthouzaël lui dit :
« Les mineurs ont fait leur devoir ; mais ce sont ces ouvriers étrangers qui, par leur ignorance, ont compromis l'entreprise. Courage ! une œuvre plus grande nous vengera de cet échec.
— Ah ! pensa Adoniram, voilà les seuls amis que j'aie trouvés... »
Il lui fut facile d'éviter les rencontres; chacun se détournait de lui, et les ténèbres protégeaient ces désertions. Bientôt les lueurs des brasiers et de la fonte qui rougissait en se refroidissant à la surface n'éclairaient plus que des groupes lointains, qui se perdaient peu à peu dans les ombres. Adoniram, abattu, cherchait Benoni :
« Il m'abandonne à son tour... » murmura-t-il avec tristesse.
Le maître restait seul au bord de la fournaise.
« Déshonoré ! s'écria-t-il avec amertume ; voilà le fruit d'une existence austère, laborieuse et vouée à la gloire d'un prince ingrat ! Il me condamne, et mes frères me renient! Et cette reine, cette femme... elle était là, elle a vu ma honte, et son mépris... j'ai dû le subir! Mais où donc est Benoni, à cette heure où je souffre? Seul ! je suis seul et maudit. L'avenir est fermé. Adoniram, souris à ta délivrance, et cherche-la dans ce feu, ton élément et ton rebelle esclave ! » Il s'avance, calme et résolu, vers le fleuve, qui roule encore son onde embrasée de scories, de métal fondu, et qui, çà et là, jaillit et pétille au contact de l'humidité. Peut-être que la lave tressaillait sur des cadavres. D'épais tourbillons de fumée violette et fauve se dégageaient en colonnes serrées, et voilaient le théâtre abandonné de cette lugubre aventure. C'est là que ce géant foudroyé tomba assis sur la terre et s'abîma dans sa méditation... l'œil fixé sur ces tourbillons enflammés qui pouvaient s'incliner et.l'étouffer au premier souffle du vent.
Certaines formes étranges, fugitives, flamboyantes se dessinaient parfois parmi les jeux brillants et lugubres de la vapeur ignée. Les yeux éblouis d'Adoniram entrevoyaient, au travers des membres de géants, des blocs d'or, des gnomes qui se dissipaient en fumée ou se pulvérisaient en étincelles. Ces fantaisies ne parvenaient point à distraire son désespoir et sa douleur. Bientôt, cependant, elles s'emparèrent de son imagination en délire, et il lui sembla que du sein des flammes s'élevait une voix retentissante et grave qui prononçait son nom. Trois fois le tourbillon mugit le nom d'Adoniram.
Autour de lui, personne... Il contemple avidement la tourbe enflammée, et murmure : « La voix du peuple m'appelle! >»
Sans détourner la vue, il se soulève sur un genou, étend la main, et distingue au centre des fumées rouges une forme humaine indistincte, colossale, qui semble s'épaissir dans les flammes, s'assembler, puis se désunir et se confondre. Tout s'agite et flamboie à l'entour;... elle seule se fixe, tour à tour obscure dans la vapeur lumineuse, ou claire et éclatante au sein d'un amas de fuligineuses vapeurs. Elle se dessine, cette ligure, elle acquiert du relief, elle grandit encore en s'approchant, et Adoniram, épouvanté, se demande quel est ce bronze qui est doué de la vie.
Le fantôme s'avance. Adoniram le contemple avec stupeur. Son buste gigantesque est revêtu d'une dalmatique sans manches ; ses bras nus sont ornés d'anneaux de fer ; sa tête bronzée, qu'encadre une barbe carrée, tressée et frisée à plusieurs rangs,... sa tête est coiffée d'une mitre vermeille et il tient à la main un marteau. Ses grands yeux, qui brillent, s'abaissent sur Adoniram avec douceur, et d'un son de voix qui semble arraché aux entrailles du bronze : « Réveille ton âme, dit-il; lève-toi, mon fils. Viens, suis-moi. J'ai vu les maux de ma race, et je l'ai prise en pitié...
— Esprit, qui donc es-tu ?
— L'ombre du père de tes pères, l'aïeul de ceux qui travaillent et qui souffrent. Viens ; quand ma main aura glissé sur ton front, tu respireras dans la flamme. Sois sans crainte, comme tu fus sans faiblesse... »
Soudain, Adoniram se sentit enveloppé d'une chaleur pénétrante qui l'animait sans l'embraser; l'air qu'il aspirait était plus subtil ; un ascendant invincible l'entraînait vers le brasier où déjà plongeait son mystérieux compagnon.
« Où suis-je ? Quel est ton nom ? Où m'entraînes-tu ? murmura-t-il.
—Au centre de la terre... dans l'âme du monde habité; là s'élève le palais souterrain d'Hénoch, notre père, que l'Égypte appelle Hermès, que l'Arabie honore sous le nom d'Édris.
— Puissances immortelles ! s'écria Adoniram ; ô mon seigneur! est-il donc vrai? vous seriez...
— Ton aïeul, homme... artiste, ton maître et ton patron : je fus Tubal-Kaïn. »
Plus ils s'avançaient dans la profonde région du silence et de la nuit, plus Adoniram doutait de lui-même et de la réalité de ses impressions. Peu à peu, distrait de lui-même, il subit le charme de l'inconnu, et son âme, attachée tout entière à l'ascendant qui le dominait, fut toute à son guide mystérieux.
Aux régions humides et froides avait succédé une atmosphère tiède et raréfiée ; la vie intérieure de la terre se manifestait par des secousses, par des bourdonnements singuliers; des battements sourds, réguliers, périodiques, annonçaient le voisinage du cœur du monde; Adoniram le sentait battre avec une force croissante, el il s'étonnait d'errer parmi des espaces infinis ; il cherchait un appui, ne le trouvait pas, et suivait sans la voir l'ombre de Tubal-Kaïn, qui gardait le silence.
Après quelques instants qui lui parurent longs comme la vie d'un patriarche, il découvrit au loin un point lumineux. Cette tache grandit, grandit, s'approcha, s'étendit en longue perspective, et l'artiste entrevit un monde peuplé d'ombres qui s'agitaient livrées à des occupations qu'il ne comprit pas. Ces clartés douteuses vinrent enfin expirer sur la mitre éclatante et sur la dalmatique du fils de Kaïn.
En vain Adoniram s'efforça-t-il de parler : la voix expirait dans sa poitrine oppressée ; mais il reprit haleine en se voyant dans une large galerie d'une profondeur incommensurable, très-large, car on n'en découvrait point les parois, et portée sur une avenue de colonnes si hautes, qu'elles se perdaient au-dessus de lui dans les airs, et la voûte qu'elles portaient échappait à la vue.
Soudain il tressaillit; Tubal-Kaïn parlait : «Tes pieds foulent la grande pierre d'émeraude qui sert de racine et de pivot à la montagne de Kaf ; tu as abordé le domaine de tes pères. Ici règne sans partage la lignée de Kaïn. Sous ces forteresses de granit, au milieu de ces cavernes inaccessibles, nous avons pu trouver enfin la liberté. C'est là qu'expire la tyrannie jalouse d'Adonaï, là qu'on peut, sans périr, se nourrir des fruits de l'Arbre de la Science. »
Adoniram exhala un long et doux soupir : il lui semblait qu'un poids accablant, qui toujours l’avait courbé dans la vie, venait de s'évanouir pour la première fois.
Tout à coup la vie éclate; des populations apparaissent à travers ces hypogées : le travail les anime, les agite; le joyeux fracas des métaux résonne ; des bruits d'eaux jaillissantes et de vents impétueux s'y mêlent; la voûte éclaircie s'étend comme un ciel immense d'où se précipitent sur les plus vastes et les plus étranges ateliers des torrents d'une lumière blanche, azurée, et qui s'irise en tombant sur le sol.
Adoniram traverse une foule livrée à des labeurs dont il ne saisit pas le but; cette clarté, cette coupole céleste dans les entrailles de la terre l'étonne ; il s'arrête. « C'est le sanctuaire du feu, lui dit Tubal-Kaïn ; de là provient la chaleur de la terre, qui, sans nous, périrait de froid. Nous préparons les métaux, nous les distribuons dans les veines de la planète, après en avoir liquéfié les vapeurs.
« Mis en contact et entrelacés sur nos têtes, les filons de ces divers éléments dégagent des esprits contraires qui s'enflamment et projettent ces vives lumières... éblouissantes pour tes yeux imparfaits. Attirés par ces courants, les sept métaux se vaporisent à l'entour, et forment ces nuages de sinople, d'azur, de pourpre, d'or, de vermeil et d'argent qui se meuvent dans l'espace, et reproduisent les alliages dont se composent la plupart des minéraux et des pierres précieuses. Quand la coupole se refroidit, ces nuées condensées font pleuvoir une grêle de rubis, d'émeraudes, de topazes, d'onyx, de turquoises, de diamants, et les courants de la terre les emportent avec des amas de scories : les granits, les silex, les calcaires qui, soulevant la surface du globe, la rendent bosselée de montagnes. Ces matières se solidifient en approchant du domaine des hommes... et à la fraîcheur du soleil d'Adonaï, fourneau manqué qui n'aurait même pas la force de cuire un œuf. Aussi, que deviendrait la vie de l'homme si nous ne lui faisions passer en secret l'élément du feu, emprisonné dans les pierres, ainsi que le fer propre à retirer l'étincelle ? »
Ces explications satisfaisaient Adoniram et l'étonnaient. Il s'approcha des ouvriers sans comprendre comment ils pouvaient travailler sur des fleurs d'or, d'argent, de cuivre, de fer, les séparer, les endiguer et les tamiser comme l'onde.
« Ces éléments, répondit à sa pensée Tubal-Kaïn, sont liquéfiés par la chaleur centrale : la température où nous, vivons ici est à peu près une fois plus forte que celle des fourneaux où tu dissous la fonte. »
Adoniram, épouvanté, s'étonna de vivre.
« Cette chaleur, reprit Tubal-Kaïn, est la température naturelle des âmes qui furent extraites de l'élément du feu. Adonaï plaça une étincelle imperceptible au centre du moule de terre dont il s'avisa de faire l'homme, et cette parcelle a suffi pour échauffer le bloc, pour l'animer et le rendre pensant; mais, là-haut, cette âme lutte contre le froid : de là, les limites étroites de vos facultés ; puis il arrive que l'étincelle est entraînée par l'attraction centrale, et vous mourez. »
La création ainsi expliquée causa un mouvement de dédain à Adoniram.
« Oui, continua son guide; c'est un dieu moins fort que subtil, et plus jaloux que généreux, le dieu Adonaï ! Il a créé l'homme de boue, en dépit des génies du feu; puis, effrayé de son œuvre et de leurs complaisances pour cette triste créature, il l'a, sans pitié pour leurs larmes, condamnée à mourir. Voilà le principe du différend qui nous divise : toute la vie terrestre procédant du feu est attirée par le feu qui réside au centre. Nous avions voulu qu'en retour le feu central fût attiré par la circonférence et rayonnât au dehors : cet échange de principes était la vie sans fin.
«Adonaï, qui règne autour des mondes, mura la terre et intercepta cette attraction externe. Il en résulte que la terre mourra comme ses habitants. Elle vieillit déjà ; la fraîcheur la pénètre de plus en plus ; des espèces entières d'animaux et de plantes ont disparu ; les races s'amoindrissent, la durée de la vie s'abrège, et des sept métaux primitifs, la terre, dont la moelle se congèle et se dessèche, n'en reçoit déjà plus que cinq '. Le soleil lui-même pâlit ; il doit s'éteindre dans cinq ou six milliers d'années. Mais ce n'est point à moi seul, ô mon fils, qu'il appartient de te révéler ces mystères : tu les entendras de la bouche des hommes, tes ancêtres. »

VII. — Le monde souterrain.

Ils pénétrèrent ensemble dans un jardin éclairé des tendres lueurs d'un feu doux, peuplé d'arbres inconnus dont le feuillage, formé de petites langues de. flammes, projetait, au lieu d'ombre, des clartés plus vives sur le sol d'émeraudes, diapré de fleurs d'une forme bizarre, et de couleurs d'une vivacité surprenante. Écloses du feu intérieur dans le terrain des métaux, ces fleurs en étaient les émanations les plus fluides et les plus pures. Ces végétations arborescentes du métal en fleur rayonnaient comme des pierreries, et exhalaient des parfums d'ambre, de benjoin, de myrrhe et d'encens. Non loin serpentaient des ruisseaux de naphte, fertilisant les cinabres, la rose de ces contrées souterraines. Là se promenaient quelques vieillards géants, sculptés à la mesure de cette nature exubérante et forte. Sous un dais de lumière ardente, Adoniram découvrit une rangée de colosses, assis à la file, et reproduisant les costumes sacrés, les proportions sublimes et l'aspect imposant des figures qu'il avait jadis entrevues dans les cavernes du Liban. Il devina la dynastie disparue des princes d'Hénochia. Il revit autour d'eux, accroupis, les cynocéphales, les lions ailés, les griffons, les sphinx souriants et mystérieux, espèces condamnées, balayées par le déluge, et immortalisées par la mémoire des hommes. Ces esclaves androgynes supportaient les trônes massifs, monuments inertes, dociles, et pourtant animés.
Immobiles comme le repos, les princes fils d'Adam semblaient rêver et attendre.
Parvenu à l'extrémité de la lignée, Adoniram, qui marchait toujours, dirigeait ses pas vers une énorme pierre carrée et blanche comme la neige... Il allait poser le pied sur cet incombustible rocher d'amiante.
« Arrête ! s'écria Tubal-Kaïn, nous sommes sous la montagne de Sérendib ; tu vas fouler la tombe de l'inconnu, du premier né de la terre. Adam sommeille sous ce linceul, qui le préserve du feu. Il ne doit se relever qu'au dernier jour du monde ; sa tombe captive contient notre rançon. Mais écoute : notre père commun t'appelle. »
Kaïn était accroupi dans une posture pénible ; il se souleva. Sa beauté est surhumaine, son œil triste, et sa lèvre pâle. Il est nu ; autour de son front soucieux s'enroule un serpent d'or, en guise de diadème... l'homme errant semble encore harassé:
« Que le sommeil et la mort soient avec toi, mon fils ! Race industrieuse et opprimée, c'est par moi que tu souffres. Héva fut ma mère ; Eblis, l'ange de lumière, a glissé dans son sein l'étincelle qui m'anime et qui a régénéré ma race ; Adam, pétri de limon et dépositaire d'une âme captive, Adam m'a nourri. Enfant des Eloïms, j'aimai cette ébauche d'Adonaï, et j'ai mis au service des hommes ignorants et débiles l'esprit des génies qui résident en moi. J'ai nourri mon nourricier sur ses vieux jours, et bercé l'enfance d'Habel... qu'ils appelaient mon frère. Hélas ! hélas !
« Avant d'enseigner le meurtre à la terre, j'avais connu l'ingratitude , l'injustice et les amertumes qui corrompent le cœur. Travaillant sans cesse, arrachant noire nourriture au sol avare, inventant, pour le bonheur des hommes, ces charrues qui contraignent la terre à produire , faisant renaître pour eux, au sein de l'abondance, cet Éden qu'ils avaient perdu ; j'avais fait de ma vie un sacrifice. O comble d'iniquité ! Adam ne m'aimait pas ! Héva se souvenait d'avoir été bannie du paradis pour m'avoir mis au monde, et son cœur, fermé par l'intérêt, était tout à son Habel. Lui, dédaigneux et choyé, me considérait comme le serviteur de chacun ; Adonaï était avec lui, que fallait-il de plus? Aussi, tandis que j'arrosais de mes sueurs la terre où il se sentait roi, lui-même, oisif et caressé, il paissait ses troupeaux en sommeillant sous les sycomores. Je me plains : nos parents invoquent l'équité de Dieu : nous lui offrons nos sacrifices, et le mien, des gerbes de blé que j'avais fait éclore, les prémices de l'été ! le mien est rejeté avec mépris... C'est ainsi que ce Dieu jaloux a toujours repoussé le génie inventif et fécond, et donné la puissance avec le droit d'oppression aux esprits vulgaires. Tu sais le reste ; mais ce que tu ignores, c'est que la réprobation d'Adonaï, me condamnant à la stérilité, donnait pour épouse au jeune Habel notre sœur Aclinia dont j'étais aimé. De là provint la première lutte des djinns ou enfants des Éloïms, issus de l'élément du feu, contre les fils d'Adonaï, engendrés du limon.
« J'éteignis le flambeau d'Habel... Adam se vit renaître plus tard dans la postérité de Seth ; et, pour effacer mon crime, je me suis fait bienfaiteur des enfants d'Adam .
C'est à notre race, supérieure à la leur, qu'ils doivent tous les arts, l'industrie et les éléments des sciences. Vains efforts! en les instruisant, nous les rendions libres... Adonaï ne m'a jamais pardonné, et c'est pourquoi il me fait un crime, sans pardon, d'avoir brisé un vase d'argile, lui qui, dans les eaux du déluge, a noyé tant de milliers d'hommes ! lui qui, pour les décimer, leur a suscité tant de tyrans ! »
Alors la tombe d'Adam parla : « C'est toi, dit la voix profonde, toi qui as enfanté le meurtre; Dieu poursuit, dans mes enfants, le sang d'Héva dont tu sors et que tu as versé ! C'est à cause de toi que Jéhovah a suscité des prêtres qui ont immolé les hommes, et des rois qui ont sacrifié des prêtres et des soldats. Un jour, il fera naître des empereurs pour broyer les peuples, les prêtres et les rois eux-mêmes, et la postérité des nations dira : Ce sont les fils de Kaïn ! »
Le fils d'Héva s'agita, désespéré.
« Lui aussi ! s'écria-t-il ; jamais il n'a pardonné.
— Jamais!... » répondit la voix ; et des profondeurs de l’abîme on l'entendit gémir encore : « Habel, mon fils, Habel, Habel!... qu'as-tu fait de ton frère Habel?... »
Kaïn roula sur le sol, qui retentit, et les convulsions du désespoir lui déchiraient la poitrine...
Tel est le supplice de Kaïn, parce qu'il a versé le sang.
Saisi de respect, d'amour, de compassion et d'horreur, Adoniram se détourna.
« Qu'avais-je fait, moi ? dit, en secouant sa tête coiffée d'une tiare élevée, le vénérable Hénoch. Les hommes erraient comme des troupeaux ; je leur appris à tailler les pierres, à bâtir des édifices, à se grouper dans les villes. Le premier, je leur ai révélé le génie des sociétés. J'avais rassemblé des brutes;... je laissai une nation dans ma ville d'Hénochia, dont les ruines étonnent encore les races dégénérées. C'est grâce à moi que Soliman dresse un temple à l'honneur d'Adonaï, et ce temple fera sa perte, car le Dieu des Hébreux, ô mon fils ! a reconnu mon génie dans l'œuvre de tes mains. »
Adoniram contempla cette grande ombre : Hénoch avait la barbe longue et tressée ; sa tiare, ornée de bandes rouges et d'une double rangée d'étoiles, était surmontée d'une pointe terminée en bec de vautour. Deux bandelettes à franges retombaient sur ses cheveux et sa tunique. D'une main il tenait un long sceptre, et de l'autre une équerre. Sa stature colossale dépassait celle de son père Kaïn. Près de lui se tenaient Irad et Maviaël, coiffés de simples bandelettes. Des anneaux s'enroulaient autour de leurs bras : l'un avait jadis emprisonné les fontaines ; l'autre avait équarri les cèdres. Mathusaël avait imaginé les caractères écrits et laissé des livres dont s'empara depuis Édris, qui les enfouit dans la terre ; les livres du Tau... Mathusaël avait sur l'épaule un pallium hiératique ; un parazonium armait son flanc, et sur sa ceinture éclatante brillait en traits de feu le T symbolique qui rallie les ouvriers issus des génies du feu.
Tandis qu'Adoniram contemplait les traits souriants de Lamech, dont les bras étaient couverts par des ailes repliées d'où sortaient deux longues mains appuyées sur la tête de deux jeunes gens accroupis, Tubal-Kaïn, quittant son protégé, avait pris place sur son trône de fer.
« Tu vois la face vénérable de mon père, dit-il à Adoniram. Ceux-ci, dont il caresse la chevelure, sont les enfants d'Ada : Jabel, qui dressa des tentes et apprit à coudre la peau des chameaux, et Jubal, mon frère, qui le premier tendit les cordes du cinnor, de la harpe, et sut en tirer des sons.
— Fils de Lamech et de Sella, répondit Jubal d'une voix harmonieuse comme les vents du soir, tu es plus grand que tes frères, et tu règnes sur tes aïeux. C'est de toi que procèdent les arts de la guerre et de la paix. Tu as réduit les métaux, tu as allumé la première forge. En donnant aux humains l'or, l'argent, le cuivre et l'acier, tu as remplacé par eux l'arbre de science. L'or et le fer les élèveront au comble de la puissance, et leur seront assez funestes pour nous venger d'Adonaï. Honneur à Tubal-Kaïn ! »
Un bruit formidable répondit de toute part à cette exclamation, répétée au loin par les légions de gnomes, qui reprirent leurs travaux avec une ardeur nouvelle. Les marteaux retentirent sous les voûtes des usines éternelles, et Adoniram... l'ouvrier, dans ce monde où les ouvriers étaient rois, ressentit une allégresse et un orgueil profonds.
« Enfant de la race des Eloïms, lui dit Tubal-Kaïn, reprends courage, ta gloire est dans la servitude. Tes ancêtres ont rendu redoutable l'industrie humaine, et c'est pourquoi notre race a été condamnée. Elle a combattu deux mille ans ; on n'a pu nous détruire, parce que nous sommes d'une essence immortelle ; on a réussi à nous vaincre, parce que le sang d'Héva se mêlait à notre sang. Tes aïeux, mes descendants, furent préservés des eaux du déluge. Car, tandis que Jéhovah, préparant notre destruction, les amoncelait dans les réservoirs du ciel, j'ai appelé le feu à mon secours et précipité de rapides courants vers la surface du globe. Par mon ordre, la flamme a dissous les pierres et creusé de longues galeries propres à nous servir de retraites. Ces routes souterraines aboutissaient dans la plaine de Giseh, non loin de ces rivages où s'est élevée depuis la cité de Memphis. Afin de préserver ces galeries de l'invasion des eaux, j'ai réuni la race des géants, et nos mains ont élevé une immense pyramide qui durera autant que le monde. Les pierres en furent cimentées avec du bitume impénétrable ; et l'on n'y pratiqua d'autre ouverture qu'un étroit couloir fermé par une petite porte que je murai moi-même au dernier jour du monde ancien.
« Des demeures souterraines furent creusées dans le roc: on y pénétrait en descendant dans un abîme ; elles s'échelonnaient le long d'une galerie basse aboutissant aux régions de l'eau que j'avais emprisonnée dans un grand fleuve propre à désaltérer les hommes et les troupeaux enfouis dans ces retraites. Au delà de ce fleuve, j'avais réuni dans un vaste espace éclairé par le frottement des métaux contraires les fruits végétaux qui se nourrissent de la terre.
« C'est là que vécurent à l'abri des eaux les faibles débris de la lignée de Kaïn. Toutes les épreuves que nous avions subies et traversées, il fallut les subir encore pour revoir la lumière, quand les eaux eurent regagné leur lit. Ces routes étaient périlleuses, le climat intérieur dévore. Durant l'aller et le retour, nous laissâmes dans chaque région quelques compagnons. Seul, à la fin, je survécus avec le fils que m'avait donné ma sœur Noéma.
« Je rouvris la pyramide, et j'entrevis la terre. Quel changement ! Le désert... des animaux rachitiques, des plantes rabougries, un soleil pâle et sans chaleur, et çà et là des amas de boue inféconde où se traînaient des reptiles. Soudain un vent glacial et chargé de miasmes infects pénètre dans ma poitrine et la dessèche. Suffoqué, je le rejette, et l'aspire encore pour ne pas mourir. Je ne sais quel poison froid circule dans mes veines ; ma vigueur expire, mes jambes fléchissent, la nuit m'environne, un noir frisson s'empare de moi. Le climat de la terre était changé, le sol refroidi ne dégageait plus assez de chaleur pour animer ce qu'il avait fait vivre autrefois. Tel qu'un dauphin enlevé du sein des mers et lancé sur le sable, je sentais mon agonie, et je compris que mon heure était venue...
« Par un suprême instinct de conservation, je voulus fuir, et rentrant sous la pyramide, j'y perdis connaissance. Elle fut mon tombeau ; mon âme alors délivrée, attirée par le feu intérieur, revint trouver celles de mes pères. Quant à mon fils, à peine adulte, il grandissait encore ; il put vivre, mais sa croissance s'arrêta.
« Il fut errant suivant la destinée de notre race, et la femme de Cham, second fils de Noé, le trouva plus beau que le fils des hommes. Il la connut : elle mit au monde Koûs, le père de Nemrod, qui enseigna à ses frères l'art de la chasse et fonda Babylone. Ils entreprirent d'élever la tour de Babel ; dès lors, Adonaï reconnut le sang de Kaïn et recommença à le persécuter. La race de Nemrod fut de nouveau dispersée. La voix de mon fils achèvera pour toi cette douloureuse histoire. »
Àdoniram chercha autour de lui le fils de Tubal-Kaïn d'un air inquiet.
« Tu ne le reverras point, repartit le prince des esprits du feu, l'âme de mon enfant est invisible, parce qu'il est mort après le déluge, et que sa forme corporelle appartient à la terre. Il en est ainsi de ses descendants, et ton père, Adoniram, est errant dans l'air enflammé que tu respires... Oui, ton père...
— Ton père, oui, ton père..., redit comme un écho, mais avec un accent tendre, une voix qui passa comme un baiser sur le frontd'Adoniram. »
Et se retournant l'artiste pleura.
« Console-toi, dit Tubal-Kaïn ; il est plus heureux que moi. Il t'a laissé au berceau, et, comme ton corps n'appartient pas encore à la terre, il jouit du bonheur d'en voir l'image. Mais sois attentif aux paroles de mon fils.»
Alors une voix parla :
« Seul parmi les génies mortels de notre race, j'ai vu le monde avant et après le déluge, et j'ai contemplé la face d'Adonaï. J'espérais la naissance d'un fils, et la froide bise de la terre vieillie oppressait ma poitrine.
Une nuit Dieu m'apparait : sa face ne peut être décrite. Il me dit : «— Espère...
« Dépourvu d'expérience, isolé dans un monde inconnu, je répliquai timide : « — Seigneur, je crains...
« Il reprit : — Cette crainte sera ton salut. Tu dois mourir ; ton nom sera ignoré de tes frères et sans écho dans les âges ; de toi va naître un fils que tu ne verras pas. De lui sortiront des êtres perdus parmi la foule comme les étoiles errantes à travers le firmament. Souche de géants, j'ai humilié ton corps; tes descendants naîtront faibles; leur vie sera courte; l'isolement sera leur partage. L'âme des génies conservera dans leur sein sa précieuse étincelle, et leur grandeur fera leur supplice. Supérieurs aux hommes, ils en seront les bienfaiteurs et se verront l'objet de leurs dédains ; leurs tombes seules seront honorées. Méconnus durant leur séjour sur la terre, ils posséderont l'âpre sentiment de leur force, et ils l'exerceront pour la gloire d'autrui. Sensibles aux malheurs de l'humanité, ils voudront les prévenir, sans se faire écouter. Soumis à des pouvoirs médiocres et vils, ils échoueront à surmonter ces tyrans méprisables. Supérieurs par leur âme, ils seront le jouet de l'opulence et de la stupidité heureuse. Ils fonderont la renommée des peuples et n'y participeront pas de leur vivant. Géants de l'intelligence, flambeaux du savoir, organes du progrès, lumières des arts, instruments de la liberté, eux seuls resteront esclaves, dédaignés, solitaires. Cœurs tendres, ils seront en butte à l'envie ; âmes énergiques, ils seront paralysés pour le bien... Ils se méconnaîtront entre eux.
« — Dieu cruel ! m'écriai-je ; du moins leur vie sera courte et l'âme brisera le corps.
—Non, car ils nourriront l'espérance, toujours déçue, ravivée sans cesse, et plus ils travailleront à la sueur de leur front, plus les hommes seront ingrats. Ils donneront toutes les joies et recevront toutes les douleurs ; le fardeau de labeurs dont j'ai chargé la race d'Adam s'appesantira sur leurs épaules; la pauvreté les suivra, la famille sera pour eux compagne de la faim. Complaisants ou rebelles, ils seront constamment avilis, ils travailleront pour tous, et dépenseront en vain le génie, l'industrie et la force de leurs bras.
« Jéhovah dit ; mon cœur fut brisé ; je maudis la nuit qui m'avait rendu père, et j'expirai. »
Et la voix s'éteignit, laissant derrière elle une longue traînée de soupirs.
« Tu le vois, tu l'entends, repartit Tubal-Kaïn, et notre exemple t'est offert. Génies bienfaisants, auteurs de la plupart des conquêtes intellectuelles dont l'homme est si fier, nous sommes à ses yeux les maudits, les démons, les esprits du mal. Fils de Kaïn ! subis ta destinée ; porte-la d'un front imperturbable, et que le Dieu vengeur soit atterré de ta constance. Sois grand devant les hommes et fort devant nous : je t'ai vu près de succomber, mon fils, et j'ai voulu soutenir ta vertu. Les génies du feu viendront à ton aide; ose tout ; tu es réservé à la perte de Soliman, ce fidèle serviteur d'Adonaï. De toi naîtra une souche de rois qui restaureront sur la terre, en face de Jéhovah, le culte négligé du feu, cet élément sacré. Quand tu ne seras plus sur la terre, la milice infatigable des ouvriers se ralliera à ton nom, et la phalange des travailleurs, des penseurs abaissera un jour la puissance aveugle des rois, ces ministres despotiques d'Adonaï. Va, mon fils, accomplis tes destinées... »
A ces mots, Adoniram se sentit soulevé ; le jardin des métaux, ses fleurs étincelantes, ses arbres de lumière, les ateliers immenses et radieux des gnomes, les ruisseaux éclatants d'or, d'argent, de cadmium, de mercure et de naphte se confondirent sous ses pieds en un large sillon de lumière, en un rapide fleuve de feu. Il comprit qu'il filait dans l'espace avec la rapidité d'une étoile. Tout s'obscurcit graduellement : le domaine de ses aïeux lui apparut un instant tel qu'une planète immobile au milieu d'un ciel assombri, un vent frais frappa son visage, il ressentit une secousse, jeta les yeux autour de lui, et se retrouva couché sur le sable, au pied du moule de la mer d'airain, entouré de la lave à demi refroidie, qui projetait encore dans les brumes de la nuit une lueur roussâtre.
Un rêve! se dit-il; était-ce donc un rêve? Malheureux! ce qui n'est que trop vrai, c'est la perte de mes espérances, la ruine de mes projets, et le déshonneur qui m'attend au lever du soleil...
Mais la vision se retrace avec tant de netteté, qu'il suspecte le doute même dont il est saisi. Tandis qu'il médite, il relève les yeux et reconnaît devant lui l'ombre colossale de Tubal-Kaïn : « Génie du feu, s'écrie-t-il, reconduis-moi dans le fond des abîmes. La terre cachera mon opprobre.
— Est-ce ainsi que tu suis mes préceptes? réplique l'ombre d'un ton sévère. Point de vaines paroles; la nuit s'avance, bientôt l'œil flamboyant d'Adonaï va parcourir la terre; il faut se hâter.
« Faible enfant ! t'aurais-je abandonné dans une heure si périlleuse? Sois sans crainte; tes moules sont remplis: la fonte, en élargissant tout à coup l'orifice du four muré de pierres trop peu réfractaires, a fait irruption, et le trop plein a jailli par-dessus les bords. Tu as cru à une fissure, perdu la tête, jeté de l'eau, et le jet de fonte s'est étoilé.
— Et comment affranchir les bords de la vasque de ces bavures de fonte qui y ont adhéré ?
— La fonte est poreuse et conduit moins bien la chaleur que ne le ferait l'acier. Prends un morceau de fonte, chauffe-le par un bout, refroidis-le par l'autre, et frappe un coup de masse : le morceau cassera juste entre le chaud et le froid. Les terres et les cristaux sont dans le même cas.
— Maître, je vous écoute.
— Par Eblis ! mieux vaudrait me deviner. Ta vasque est brûlante encore ; refroidis brusquement ce qui déborde les contours, et sépare les bavures à coups de marteau.
— C'est qu'il faudrait une vigueur...
— Il faut un marteau. Celui de Tubal-Kaïn a ouvert le cratère de l'Etna pour donner un écoulement aux scories de nos usines.
Adoniram entendit le bruit d'un morceau de fer qui tombe ; il se baissa et ramassa un marteau pesant, mais parfaitement équilibré pour la main. Il voulut exprimer sa reconnaissance ; l'ombre avait disparu, et l'aube naissante avait commencé à dissoudre le feu des étoiles.
Un moment après, les oiseaux qui préludaient à leurs chants prirent la fuite au bruit du marteau d'Adoniram, qui, frappant à coups redoublés sur les bords de la vasque, troublait seul le profond silence qui précède la naissance du jour.
Cette séance avait vivement impressionné l'auditoire, qui s'accrut le lendemain. On avait parlé des mystères de la montagne de ATa/, qui intéressent toujours vivement les Orientaux. Pour moi, cela m'avait paru aussi classique que la descente d'Énée aux enfers.

VIII. — Le lavoir de Siloé.

Le conteur reprit:
C'était l'heure où le Thabor projette son ombre matinale sur le chemin montueux de Béctanie : quelques nuages blancs et diaphanes erraient dans les plaines du ciel, adoucissant la clarté du matin ; la rosée azurait encore le tissu des prairies ; la brise accompagnait de son murmure dans le feuillage la chanson des oiseaux qui bordaient le sentier de Moria ; l'on entrevoyait de loin les tuniques de lin et les robes de gaze d'un cortège de femmes qui, traversant un pont jeté sur le Cédron, gagnèrent les bords d'un ruisseau qu'alimente le lavoir de Siloé. Derrière elles marchaient huit Nubiens portant un riche palanquin, et deux chameaux qui cheminaient chargés en balançant la tête.
La litière était vide; car ayant, dès l'aurore, quitté, avec ses femmes, les tentes où elle s'était obstinée à demeurer avec sa suite hors des murs de Jérusalem, la reine de Saba, pour mieux goûter le charme de ces fraîches campagnes, avait mis pied à terre.
Jeunes et jolies pour la plupart, les suivantes de Balkis se rendaient de bonne heure à la fontaine pour laver le linge de leur maîtresse, qui, vêtue aussi simplement que ses compagnes, les précédait gaiement avec sa nourrice, tandis que, sur ses pas, cette jeunesse babillait à qui mieux mieux.
« Vos raisons ne me touchent pas, ma fille, disait la nourrice; ce mariage me parait une folie grave; et si l'erreur est excusable, c'est pour le plaisir qu'elle donne.
— Morale édifiante ! Si le sage Soliman vous entendait...
— Est-il donc si sage, n'étant plus jeune, de convoiter la rose des Sabéens?
— Des flatteries ! Bonne Sarahil, tu t'y prends trop matin.
— N'éveillez pas ma sévérité encore endormie ; je dirais...
— Eh bien, dis...
— Que vous aimez Soliman ; et vous l'auriez mérité.
— Je ne sais..., répondit la jeune reine en riant; je me suis sérieusement questionnée à cet égard, et il est probable que le roi ne m’est pas indifférent.
— S'il en était ainsi, vous n'eussiez point examiné ce point délicat avec tant de scrupule. Non, vous combinez une alliance... politique, et vous jetez des fleurs sur l'aride sentier des convenances. Soliman a rendu vos États, comme ceux de tous ses voisins, tributaires de sa puissance, et vous rêvez le dessein de les affranchir en vous donnant un maître dont vous comptez faire un esclave. Mais prenez garde...
— Qu'ai-je à craindre? il m'adore.
— Il professe envers sa noble personne une passion trop vive pour que ses sentiments à votre égard dépassent le désir des sens, et rien n'est plus fragile. Soliman est réfléchi, ambitieux et froid.
— N'est-il pas le plus grand prince de la terre, le plus noble rejeton de la race de Sem dont je suis issue? Trouve dans le monde un prince plus digne que lui de donner des successeurs à la dynastie des Hémiarites!
— La lignée des Hémiarites, nos aïeux, descend de plus haut que vous ne le pensez. Voyez-vous les enfants de Sem commander aux habitants de l'air?... Enfin, je m'en tiens aux prédictions des oracles : vos destinées ne sont point accomplies, et le signe auquel vous devez reconnaître votre époux n'a point apparu, la huppe n'a point encore traduit la volonté des puissances éternelles qui vous protégent.
— Mon sort dépendra-t-il de la volonté d'un oiseau ?
— D'un oiseau unique au monde, dont l'intelligence n'appartient pas aux espèces connues ; dont l'âme, le grand-prêtre me l'a dit, a été tirée de l'élément du feu. Ce n'est point un animal terrestre, et il relève des djinns (génies).
— Il est vrai, repartit Balkis, que Soliman tente en vain de l'apprivoiser et lui présente inutilement ou l'épaule ou le poing.
— Je crains qu'elle ne s'y repose jamais. Au temps où les animaux étaient soumis, et de ceux-là la race est éteinte, ils n'obéissaient point aux hommes créés du limon. Ils ne relevaient que des dives, ou des djinns, enfants de l'air ou du feu... Soliman est de la race formée d'argile par Adonaï.
— Et pourtant la huppe m'obéit...»
Sarahil sourit en hochant la tête ; princesse du sang des Hémiarites, et parente du dernier roi, la nourrice de la reine avait approfondi les sciences naturelles : sa prudence égalait sa discrétion et sa bonté.
« Reine, ajouta-t-elle, il est des secrets supérieurs à votre âge, et que les filles de notre maison doivent ignorer avant leur mariage. Si la passion les égare, et les fait déchoir, ces mystères leur restent fermés, afin que le vulgaire des hommes en soit éternellement exclu. Qu'il vous suffise de le savoir : Hud-Hud, cette huppe renommée, ne reconnaîtra pour maître que l'époux réservé à la princesse de Saba.
— Vous me ferez maudire cette tyrannie emplumée.
— Qui peut-être vous sauvera d'un despote armé du glaive.
— Soliman a reçu ma parole, et à moins d'attirer sur nous de justes ressentiments... Sarahil, le sort en est jeté ; les délais expirent, et ce soir même...
—La puissance des Eloïms (les dieux) est grande...» murmura la nourrice.
Pour rompre l'entretien, Balkis, se détournant, se mit à cueillir des jacinthes, des mandragores, des cyclamens qui diapraient le vert de la prairie, et la huppe qui l'avait suivie en voletant piétinait autour d'elle avec coquetterie, comme si elle eût cherché son pardon.
Ce repos permit aux femmes attardées de rejoindre leur souveraine. Elles parlaient entre elles du temple d'Adonaï, dont on découvrait les murs, et de la mer d'airain, texte de toutes les conversations depuis quatre jours.
La reine s'empara de ce nouveau sujet, et ses suivantes, curieuses, l'entourèrent. De grands sycomores, qui étendaient au-dessus de leurs têtes de verdoyantes arabesques sur un fond d'azur, enveloppaient ce groupe charmant d'une ombre transparente.
« Rien n'égale l'étonnement dont nous avons été saisis hier au soir, leur disait Balkis. Soliman lui-même en fut muet de stupeur. Trois jours auparavant, tout était perdu ; maître Adoniram tombait foudroyé sur les ruines de son œuvre. Sa gloire, trahie, s'écoulait à nos yeux avec les torrents de la lave révoltée ; l'artiste était replongé dans le néant... Maintenant, son nom victorieux retentit sur les collines ; ses ouvriers ont entassé au seuil de sa demeure un monceau de palmes, et il est plus grand que jamais dans Israël.
— Le fracas de son triomphe, dit une jeune Sabéenne, a retenti jusqu'à nos tentes, et, troublées du souvenir de la récente catastrophe, ô reine ! nous avons tremblé pour vos jours. Vos filles ignorent ce qui s'est passé.
— Sans attendre le refroidissement de la fonte, Adoniram, ainsi me l'a-t-on conté, avait appelé dès le matin les ouvriers découragés. Les chefs mutinés l'entouraient; il les calme en quelques mots : durant trois jours ils se mettent à l'œuvre, et dégagent les moules pour accélérer le refroidissement de la vasque que l'on croyait brisée. Un profond mystère couvre leur dessein. Le troisième jour, ces innombrables artisans, devançant l'aurore, soulèvent les taureaux et les lions d'airain avec des leviers que la chaleur du métal noircit encore. Ces blocs massifs sont entraînés sous la vasque et ajustés avec une promptitude qui tient du prodige ; la mer d'airain, évidée, isolée de ses supports, se dégage et s'assied sur ses vingt-quatre cariatides; et tandis que Jérusalem déplore tant de frais inutiles, l'œuvre admirable resplendit aux regards étonnés de ceux qui l'ont accoraplie. Soudain, les barrières dressées par les ouvriers s'abattent : la foule se précipite; le bruit se propage jusqu'au palais. Soliman craint une sédition ; il accourt, et je l'accompagne. Un peuple immense se presse sur nos pas. Cent mille ouvriers en délire et couronnés de palmes vertes nous accueillent. Soliman ne peut en croire ses yeux. La ville entière élève jusqu'aux nues le nom d'Adoniram.
— Quel triomphe ! et qu'il doit être heureux !
— Lui ! génie bizarre... âme profonde et mystérieuse ! A ma demande, on l'appelle, on le cherche, les ouvriers se précipitent de tous côtés... vains efforts ! Dédaigneux de sa victoire, Adoniram se cache; il se dérobe à la louange : l'astre s'est éclipsé. «Allons, dit Soliman, le roi du peuple nous a disgraciés. » Pour moi, en quittant ce champ de bataille du génie, j'avais l'âme triste et la pensée remplie du souvenir de ce mortel, si grand par ses œuvres, plus grand encore par son absence en un moment pareil.
— Je l'ai vu passer l'autre jour, reprit une vierge de Saba ; la flamme de ses yeux a passé sur mes joues et les a rougies : il a la majesté d'un roi.
— Sa beauté, poursuivit une de ses compagnes, est supérieure à celle des enfants des hommes ; sa stature est imposante et son aspect éblouit. Tels ma pensée se représente les dieux et les génies.
— Plus d'une, parmi vous, à ce que je suppose, unirait volontiers sa destinée à celle du noble Adoniram ?
— 0 reine! que sommes-nous devant la face d'un si haut personnage? Son âme est dans les nuées, et ce cœur si fier ne descendrait pas jusqu'à nous. »
Des jasmins en fleur que dominaient des térébinthes et des acacias, parmi lesquels de rares palmiers inclinaient leurs chapiteaux blêmes, encadraient le lavoir de Siloé. Là, croissaient la marjolaine, les iris gris, le thym, la verveine et la rose ardente de Saaron. Sous ces massifs de buissons étoiles, s'étendaient, çà et là, des bancs séculaires au pied desquels gazouillaient des sources d'eau vive, tributaires de la fontaine. Ces lieux de repos étaient pavoisés de lianes qui s'enroulaient aux branches. Les apios aux grappes rougeâtres et parfumées, les glycines bleues s'élançaient, en festons musqués et gracieux, jusqu'aux cimes des pâles et tremblants ébéniers.
Au moment où le cortège de la reine de Saba envahit les abords de la fontaine, surpris dans sa méditation, un homme assis sur le bord du lavoir, où il abandonnait une main aux caresses de l'onde, se leva, dans l'intention de s'éloigner. Balkis était devant lui. Il leva les yeux au ciel, et se détourna plus vivement.
Mais elle, plus rapide encore, et se plaçant devant lui: « Maître Adoniram, dit-elle, pourquoi m'éviter?
— Je n'ai jamais recherché le monde, répondit l'artiste, et je crains le visage des rois.
— S'offre-t-il donc en ce moment si terrible ? » répliqua la reine avec une douceur pénétrante qui arracha un regard au jeune homme.
Ce qu'il découvrit était loin de le rassurer. La reine avait déposé les insignes de la grandeur, et la femme, dans la simplicité de ses atours du matin, n'était que plus redoutable. Elle avait emprisonné ses cheveux sous le pli d'un long voile flottant; sa robe diaphane et blanche, soulevée par la brise curieuse, laissait entrevoir un sein moulé sur la conque d'une coupe. Sous cette parure simple, la jeunesse de Balkis semblait plus tendre, plus enjouée, et le respect ne contenait plus l'admiration ni le désir. Ces grâces touchantes qui s'ignoraient, ce visage enfantin, cet air virginal, exercèrent sur le cœur d'Adoniram une impression nouvelle et profonde.
« A quoi bon me retenir, dit-il avec amertume ; mes maux suffisent à mes forces, et vous n'avez à m'offrir qu'un surcroît de peines. Votre esprit est léger, votre faveur passagère, et vous n'en présentez le piège que pour tourmenter plus cruellement ceux qu'il a rendus captifs... Adieu, reine qui si vite oubliez, et qui n'enseignez pas votre secret. »
Après ces derniers mots, prononcés avec mélancolie, Adoniram jeta un regard sur Balkis. Un trouble soudain la saisit. Vive par nature et volontaire par l'habitude du commandement, elle ne voulut pas être quittée. Elle s'arma de toute sa coquetterie pour répondre : «Adoniram, vous êtes un ingrat. »
C'était un homme ferme ; il ne se rendit pas. « Il est vrai ; j'aurais tort de ne pas me souvenir : le désespoir m'a visité une heure dans ma vie, et vous l'avez mise à profit pour m'accabler auprès de mon maître, de mon ennemi.
— Il était là!... murmura la reine honteuse et repentante.
— Votre vie était en péril -, j'avais couru me placer devant vous.
— Tant de sollicitude en un péril si grand ! observa la princesse, et pour quelle récompense ! »
La candeur, la bonté de la reine lui faisaient un devoir d'être attendrie, et le dédain mérité de ce grand homme outragé lui creusait une blessure saignante.
« Quant à Soliman-Ben-Daoud, reprit le statuaire, son opinion m'inquiétait peu : race parasite, envieuse et servile, travestie sous la pourpre... Mon pouvoir est à l'abri de ses fantaisies. Quant aux autres qui vomissaient l'injure autour de moi, cent mille insensés sans force ni vertu, j'en fais moins de compte que d'un essaim de mouches bourdonnantes... Mais vous, reine, vous que j'avais seule distinguée dans cette foule, vous que mon estime avait placée si haut !... mon cœur, ce cœur que rien jusque-là n'avait touché, s'est déchiré, et je le regrette peu... Mais la société des humains m'est devenue odieuse. Que me font désormais des louanges ou des outrages qui se suivent de si près, et se mêlent sur les mêmes lèvres comme l'absinthe et le miel !
— Vous êtes rigoureux au repentir : faut-il implorer votre merci, et ne suffit-il pas...
— Non; c'est le succès que vous courtisez : si j'étais à terre, votre pied foulerait mon front.
— Maintenant?... A mon tour, non, et mille fois non.
— Eh bien ! laissez-moi briser mon œuvre, la mutiler et replacer l'opprobre sur ma tête. Je reviendrai suivi des huées de la foule ; et si votre pensée me reste fidèle, mon déshonneur sera le plus beau jour de ma vie.
— Allez, faites ! » s'écria Balkis avec un entraînement qu'elle n'eut pas le temps de réprimer.
Adoniram ne put maîtriser un cri de joie, et la reine entrevit les conséquences d'un si redoutable engagement. Adoniram se tenait majestueux devant elle, non plus sous l'habit commun aux ouvriers, mais dans le costume hiérarchique du rang qu'il occupait à la tête du peuple des travailleurs. Une tunique blanche plissée autour de son buste, dessiné par une large ceinture passementée d'or, rehaussait sa stature. A son bras droit s'enroulait un serpent d'acier, sur la crête duquel brillait une escarboucle, et à demi voilé par une coiffure conique, d'où se déployaient deux larges bandelettes retombant sur la poitrine ; son front semblait dédaigner une couronne.
Un moment, la reine, éblouie, s'était fait illusion sur le rang de cet homme hardi; la réflexion lui vint; elle sut s'arrêter, mais ne put surmonter le respect étrange dont elle s'était sentie dominée
« Asseyez-vous, dit-elle ; revenons à des sentiments plus calmes, dût votre esprit défiant s'irriter; votre gloire m'est chère ; ne détruisez rien. Ce sacrifice, vous l'avez offert ; il est consommé pour moi. Mon honneur en serait compromis, et vous le savez, maître, ma réputation est désormais solidaire de la dignité du roi Soliman.
— Je l'avais oublié, murmura l'artiste avec indifférence. Il me semble avoir ouï conter que la reine de Saba doit épouser le descendant d'une aventurière de Moab, le fils du berger Daoud et de Bethsabée, veuve adultère du centenier Uriah. Riche alliance... qui va certes régénérer le sang divin des Hémiarites ! »
La colère empourpra les joues de la jeune fille, d'autant plus que sa nourrice, Sarahil, ayant distribué les travaux aux suivantes de la reine, alignées et courbées sur le lavoir, avait entendu cette réponse, elle si opposée au projet de Soliman.
« Cette union n'a point l'assentiment d'Adoniram ? riposta Balkis avec un dédain affecté.
— Au contraire, et vous le voyez bien.
— Comment ?
— Si elle me déplaisait, j'aurais déjà détrôné Soliman, et vous le traiteriez comme vous m'avez traité ; vous n'y songeriez plus, car vous ne l'aimez pas.
— Qui vous le donne à croire?
— Vous vous sentez supérieure à lui ; vous l'avez humilié ; il ne vous pardonnera pas, et l'aversion n'engendre pas l'amour.
— Tant d'audace...
— On ne craint... que ce que l'on aime. »
La reine éprouva une terrible envie de se faire craindre.
La pensée des futurs ressentiments du roi des Hébreux, avec qui elle en avait usé si librement, l'avait jusque-là trouvée incrédule, et sa nourrice y avait épuisé son éloquence. Cette objection, maintenant, lui paraissait mieux fondée. Elle y revint en ces termes :
« Il ne me sied point d'écouter vos insinuations contre mon hôte, mon... »
Adoniram l'interrompit.
« Reine, je n'aime pas les hommes, moi, et je les connais. Celui-là, je l'ai pratiqué pendant longues années. Sous la fourrure d'un agneau, c'est un tigre muselé par les prêtres et qui ronge doucement sa muselière. Jusqu'ici, il s'est borné à l'aire assassiner son frère Adonias: c'est peu... mais il n'a pas d'autres parents.
— On croirait vraiment, articula Sarahil jetant l'huile sur le feu, que maître Adoniram est jaloux du roi. »
Depuis un moment, cette femme le contemplait avec attention.
« Madame, répliqua l'artiste, si Soliman n'était d'une race inférieure à la mienne, j'abaisserais peut-être mes regards sur lui ; mais le choix de la reine m'apprend qu'elle n'est pas née pour un autre... »
Sarahil ouvrit des yeux étonnés, et, se plaçant derrière la reine, figura dans l'air, aux yeux de l'artiste, un signe mystique qu'il ne comprit pas, mais qui le fit tressaillir.
« Reine, s'écria-t-il encore en appuyant sur chaque mot, mes accusations, en vous laissant indifférente, ont éclairci mes doutes. Dorénavant, je m'abstiendrai de nuire dans votre esprit à ce roi qui n'y tient aucune place...
— Enfin, maître, à quoi bon me presser ainsi ? Lors même que je n'aimerais pas le roi Soliman...
— Avant notre entretien, interrompit à voix basse avec émotion l'artiste, vous aviez cru l'aimer. »
Sarahil s'éloigna, et la reine se détourna confuse.
« Ah ! de grâce, madame, laissons ces discours : c'est la foudre que j'attire sur ma tête! Un mot, errant sur vos lèvres, recèle pour moi la vie ou la mort. Oh ! ne parlez pas ! Je me suis efforcé d'arriver à cet instant suprême, et c'est moi qui l'éloigne. Laissez-moi le doute ; mon courage est vaincu, je tremble. Ce sacrifice, il m'y faut préparer. Tant de grâces, tant de jeunesse et de beauté rayonnent en vous, hélas !... et qui suis-je à vos yeux? Non, non, dussé-je y perdre un bonheur... inespéré , retenez votre souffle qui peut jeter à mon oreille une parole qui tue. Ce cœur faible n'a jamais battu ; sa première angoisse .le brise, et il me semble que je vais mourir. »
Balkis n'était guère mieux assurée; un coup d'œil furtif sur Adoniram montra cet homme si énergique, si puissant et si fier, pâle, respectueux, sans force, et la mort sur les lèvres. Victorieuse et touchée, heureuse et tremblante, le monde disparut à ses yeux. « Hélas ! balbutia cette fille royale, moi non plus, je n'ai jamais aimé. »
Sa voix expira sans qu'Adoniram, craignant de s'éveiller d'un rêve, osât troubler ce silence.
Bientôt Sarahil se rapprocha, et tous deux comprirent qu'il fallait parler, sous peine de se trahir. La huppe voltigeait çà et là autour du statuaire, qui s'empara de ce sujet. «Que cet oiseau est d'un plumage éclatant! dit-il d'un air distrait ; le possédez-vous depuis longtemps? »
Ce fut Sarahil qui répondit, sans détourner sa vue du sculpteur Adoniram : « Cet oiseau est l'unique rejeton d'une espèce à laquelle, comme aux autres habitants des airs, commandait la race des génies. Conservée on ne sait par quel prodige, la huppe, depuis un temps immémorial, obéit aux princes hémiarites. C'est par son entremise que la reine rassemble à son gré les oiseaux du ciel. »
Cette confidence produisit un effet singulier sur la physionomie d'Adoniram, qui contempla Balkis avec un mélange de joie et d'attendrissement.
« C'est un animal capricieux, dit-elle. En vain Soliman l'a-t-il accablé de caresses, de friandises, la huppe lui échappe avec obstination, et il n'a pu obtenir qu'elle vînt se poser sur son poing. »
Adoniram réfléchit un instant, parut frappé d'une inspiration et sourit. Sarahil devint plus attentive encore.
Il se lève, prononce le nom de la huppe, qui, perchée sur un buisson, reste immobile et le regarde de côté. Faisant un pas, il trace dans les airs le Tau mystérieux, et l'oiseau, déployant ses ailes, voltige sur sa tête, et se pose avec docilité sur son poing.
« Mes soupçons étaient fondés, dit Sarahil : l'oracle est accompli,
— Ombres sacrées de mes ancêtres! ô Tubal-Kaïn, mon père ! vous ne m'avez point trompé ! Balkis, esprit de lumière, ma sœur, mon épouse, enfin je vous ai trouvée ! Seuls sur la terre vous et moi, nous commandons à ce messager ailé des génies du feu dont nous sommes descendus.
— Quoi! seigneur, Adoniram serait...
— Le dernier rejeton de Koûs, petit-fils de TubalKaïn, dont vous êtes issue par Saba, frère de Nemrod le chasseur et trisaïeul des Hémiarites,... et le secret de notre origine doit rester caché aux enfants de Sem, pétris du limon de la terre.
— Il faut bien que je m'incline devant mon maître, dit Balkis en lui tendant la main, puisque, d'après l'arrêt du destin, il ne m'est pas permis d'accueillir un autre amour que celui d'Adoniram.
— Ah ! répondit-il en tombant à ses genoux, c’est de Balkis seule que je veux recevoir un bien si précieux ! Mon cœur a volé au-devant du vôtre, et dès l'heure où vous m'êtes déjà apparue, j'ai été votre esclave. »
Cet entretien eût duré longtemps si Sarahil, douée de la prudence de son âge, n'eût interrompu en ces termes: « Ajournez ces tendres aveux ; des soins difficiles vont fondre sur vous, et plus d'un péril vous menace. Par la vertu d'Adonaï, les fils de Noé sont maîtres de la terre, et leur pouvoir s'étend sur vos existences mortelles. Soliman est absolu dans ses États, dont les nôtres sont tributaires. Ses armées sont redoutables, son orgueil est immense ; Adonaï le protége ; il a des espions nombreux. Cherchons le moyen de fuir de ce dangereux séjour, et, jusque-là, de la prudence. N'oubliez pas, ma fille, que Soliman vous attend ce soir à l'autel de Sion... Se dégager et rompre, ce serait l'irriter et éveiller le soupçon. Demandez un délai pour aujourd'hui seulement, fondé sur l'apparition de présages contraires. Demain, le grand-prêtre vous fournira un nouveau prétexte. Votre étude sera de charmer l'impatience du grand Soliman. Quant à vous, Adoniram, quittez vos servantes : la matinée s'avance; déjà la muraille neuve qui domine la source de Siloé se couvre de soldats ; le soleil, qui nous cherche, va porter leurs regards sur nous. Quand le disque de la lune percera le ciel au-dessus des coteaux d'Éphraïm, traversez le Cédron, et approchez-vous de notre camp jusqu'au bosquet d'oliviers qui en masque les tentes aux habitants des deux collines. Là, nous prendrons conseil de la sagesse et de la réflexion.
Ils se séparèrent à regret : Balkis rejoignit sa suite, et Adoniram la suivit des yeux jusqu'au moment où elle disparut dans le feuillage des lauriers roses.

IX. — Les trois compagnons.

A la séance suivante, le conteur reprit : Soliman et le grand-prêtre des Hébreux s'entretenaient depuis quelque temps sous les parvis du temple.
« Il le faut bien, dit avec dépit le pontife Sadoc à son roi, et vous n'avez que faire de mon consentement à ce nouveau délai. Comment célébrer un mariage, si la fiancée n'est pas là ?
— Vénérable Sadoc, reprit le prince avec un soupir, ces retards décevants me touchent plus que vous, et je les subis avec patience.
— A la bonne heure ; mais moi, je ne suis pas amoureux, dit le lévite en passant sa main sèche et pâle, veinée de lignes bleues, sur sa longue barbe blanche et fourchue.
— C'est pourquoi vous devriez être plus calme.
— Eh quoi ! repartit Sadoc, depuis quatre jours, hommes d'armes et lévites sont sur pied ; les holocaustes volontaires sont prêts ; le feu brûle inutilement sur l'autel, et au moment solennel, il faut tout ajourner. Prêtres et roi sont à la merci des caprices d'une femme étrangère qui nous promène de prétexte en prétexte et se joue de notre crédulité. »
Ce qui humiliait le grand-prêtre, c'était de se couvrir inutilement chaque jour des ornements pontificaux, et d'être obligé de s'en dépouiller ensuite sans avoir fait briller, aux yeux de la cour des Sabéens, la pompe hiératique des cérémonies d'Israël. Il promenait, agité, le long du parvis intérieur du temple, son costume splendide devant Soliman consterné.
Pour cette auguste cérémonie, Sadoc avait revêtu sa robe de lin, sa ceinture brodée, son éphod ouverte sur chaque épaule ; tunique d'or, d'hyacinthe et d'écarlate deux fois teinte, sur laquelle brillaient deux onyx, où le lapidaire avait gravé les noms des douze tribus. Suspendu par des rubans d'hyacinthe et des anneaux d'or ciselé, le rational étincelait sur sa poitrine ; il était carré, long d'une palme et bordé d'un rang de sardoines, de topazes et d'émeraudes, d'un second rang d'escarboucles, de saphirs et de jaspe ; d'une troisième rangée de ligures, d'améthystes et d'agates ; d'une quatrième, enfin, de chrysolithes, d'onyx et de béryls. La tunique de l'éphod, d'un violet clair, ouverte au milieu, était bordée de petites grenades d'hyacinthe et de pourpre, alternées de sonnettes en or lin. Le front du pontife était ceint d'une tiare terminée en croissant, d'un tissu de lin, brodé de perles-, et sur la partie antérieure de laquelle resplendissait, rattachée avec un ruban couleur d'hyacinthe, une lame d'or bruni, portant ces mots gravés en creux : ADONAÏ EST SAINT.
Et il fallait deux heures et six serviteurs des lévites pour revêtir Sadoc de ces ajustements sacrés, rattachés par des chaînettes, des nœuds mystiques et des agrafes d'orfèvrerie. Ce costume était sacré ; il n'était permis d'y porter la main qu'aux lévites ; et c'est Adonaï lui-même qui en avait dicté le dessin à Moussa-Ben-Amran (Moïse), son serviteur.
Depuis quatre jours donc, les atours pontificaux des successeurs de Melchisedech recevaient un affront quotidien sur les épaules du respectable Sadoc, d'autant plus irrité, que, consacrant, bien malgré lui, l'hymen de Soliman avec la reine de Saba, le déboire devenait assurément plus vif.
Cette union lui paraissait dangereuse pour la religion des Hébreux et la puissance du sacerdoce. La reine Balkis était instruite... Il trouvait que les prêtres sabéens lui avaient permis de connaître bien des choses qu'un souverain prudemment élevé doit ignorer ; et il suspectait l'influence d'une reine versée dans l'art difficile de commander aux oiseaux. Ces mariages mixtes qui exposent la foi aux atteintes permanentes d'un conjoint sceptique n'agréaient jamais aux pontifes. Et Sadoc, qui avait à grand'peine modéré en Soliman l'orgueil de savoir, en lui persuadant qu'il n'avait plus rien à apprendre, tremblait que le monarque ne reconnût combien de choses il ignorait.
Cette pensée était d'autant plus judicieuse, que Soliman en était déjà aux réflexions, et trouvait ses ministres à la fois moins subtils et plus despotes que ceux de la reine. La confiance de Ben-Daoud était ébranlée ; il avait, depuis quelques jours, des secrets pour Sadoc, et ne le consultait plus. Le fâcheux, dans les pays où la religion est subordonnée aux prêtres et personnifiée en eux, c'est que, du jour où le pontife vient à faillir, et tout mortel est fragile, la foi s'écroule avec lui, et Dieu même s'éclipse avec son orgueilleux et funeste soutien.
Circonspect, ombrageux, mais peu pénétrant, Sadoc s'était maintenu sans peine, ayant le bonheur de n'avoir que peu d'idées. Etendant l'interprétation de la loi au gré des passions du prince, il les justifiait avec une complaisance dogmatique, basse, mais pointilleuse pour la forme ; de la sorte, Soliman subissait le joug avec docilité.,. Et penser qu'une jeune fille de l'Yémen et un oiseau maudit risquaient de renverser l'édifice d'une si prudente éducation !
Les accuser de magie, n'était-ce pas confesser la puissance des sciences occultes, si dédaigneusement niées? Sadoc était dans un véritable embarras. Il avait, en outre, d'autres soucis : le pouvoir exercé par Adoniram sur les ouvriers inquiétait le grand-prêtre, à bon droit alarmé de toute domination occulte et cabalistique. Néanmoins, Sadoc avait constamment empêché son royal élève de congédier l'unique artiste capable d'élever au dieu Adonaï le temple le plus magnifique du monde, et d'attirer au pied de l'autel de Jérusalem l'admiration et les offrandes de tous les peuples de l'Orient. Pour perdre Adoniram, Sadoc attendait la fin des travaux, se bornant jusque-là à entretenir la défiance ombrageuse de Soliman. Depuis quelques jours, la situation s'était aggravée. Dans tout l'éclat d'un triomphe inespéré, impossible, miraculeux, Adoniram, on s'en souvient, avait disparu. Cette absence étonnait toute la cour, hormis, apparemment, le roi, qui n'en avait point parlé à son grand-prêtre, retenue inaccoutumée.
De sorte que le vénérable Sadoc, se voyant inutile, et résolu à rester nécessaire, était réduit à combiner, parmi de vagues déclamations prophétiques, des réticences d'oracle propres à faire impression sur l'imagination du prince. Soliman aimait assez les discours, surtout parce qu'ils lui offraient l'occasion d'en résumer le sens en trois ou quatre proverbes. Or, dans cette circonstance, les sentences de l'Ecclésiaste, loin de se mouler sur les homélies de Sadoc, ne roulaient que sur l'utilité de l'œil du maître, de la défiance, et sur le malheur des rois livrés à la ruse, au mensonge et à l'intérêt. Et Sadoc, troublé, se repliait dans les profondeurs de l'inintelligible.
« Bien que vous parliez à merveille, dit Soliman, ce n'est point pour jouir de cette éloquence que je suis venu vous trouver dans le temple : malheur au roi qui se nourrit de paroles. Trois inconnus vont se présenter ici, demander à m'entretenir, et ils seront entendus, car je sais leur dessein. Pour cette audience, j'ai choisi ce lieu ; il importait que leur démarche restât secrète.
— Ces hommes, seigneur, quels sont-ils ?
— Des gens instruits de ce que les rois ignorent : on peut apprendre beaucoup avec eux. »
Bientôt, trois artisans, introduits dans le parvis intérieur du temple, se prosternèrent aux pieds de Soliman. Leur attitude était contrainte et leurs yeux inquiets.
« Que la vérité soit sur vos lèvres, leur dit Soliman, et n'espérez pas en imposer au roi : vos plus secrètes pensées lui sont connues. Toi, Phanor, simple ouvrier du corps des maçons, tu es l'ennemi d'Adoniram, parce que tu hais la suprématie des mineurs, et pour anéantir l'œuvre de ton maître, tu as mêlé des pierres combustibles aux briques de ses fourneaux. Amrou, compagnon parmi les charpentiers, tu as fait plonger les solives dans la flamme, pour affaiblir les bases de la mer d'airain. Quant à toi, Méthousacl, le mineur de la tribu de Buben, tu as aigri la fonte en y jetant des laves sulfureuses, recueillies aux rives du lac de Gomorrhe. Tous trois, vous aspirez vainement au titre et au salaire des maîtres. Vous le voyez, ma pénétration atteint le mystère de vos actions les plus cachées.
— Grand roi, répondit Phanor épouvanté, c'est une calomnie d'Adoniram, qui a tramé votre perte.
— Adoniram ignore un complot connu de moi seul. Sachez-le, rien n'échappe à la sagacité de ceux qu'Adonaï protége. »
L'étonnement de Sadoc apprit à Soliman que son grand-prêtre faisait peu de fond sur la faveur d'Adonaï.
« C'est donc en pure perte, reprit le roi, que vous déguiseriez la vérité. Ce que vous allez révéler m'est connu, et c'est votre fidélité que l'on met à l'épreuve. Qu'Amrou prenne le premier la parole.
— Seigneur, dit Amrou, non moins effrayé que ses complices, j'ai exercé la surveillance la plus absolue sur les ateliers, les chantiers et les usines. Adoniram n'y a pas paru une seule fois.
— Moi, continua Phanor, j'ai eu l'idée de me cacher, à la nuit tombante, dans le tombeau du prince Absalon ben-Daoud, sur le chemin qui conduit de Moria au camp des Sabéens. Vers la troisième heure de la nuit, un homme vêtu d'une robe longue et coiffé d'un turban comme en portent ceux de l'Yémen, est passé devant moi ; je me suis avancé et j'ai reconnu Adoniram; il allait du côté des tentes de la reine, et comme il m'avait aperçu, je n'ai osé le suivre. •
— Seigneur, poursuivit à son tour Méthousaël, vous savez tout et la sagesse habite en votre esprit ; je parlerai en toute sincérité. Si mes révélations sont de nature à coûter la vie de ceux qui pénètrent de si terribles mystères, daignez éloigner mes compagnons afin que mes paroles retombent sur moi seulement. »
Dès que le mineur se vit seul en présence du roi et du grand-prêtre, il se prosterna et dit : « Seigneur, étendez votre sceptre afin que je ne meure point. »
Soliman étendit la main et répondit : « Ta bonne foi te sauve, ne crains rien, Méthousaèl de la tribu de Ruben!
—Le front couvert d'un cafetan, le visage enduit d'une teinture sombre, je me suis mêlé à la faveur de la nuit aux eunuques noirs qui entourent la princesse : Adoniram s'est glissé dans l'ombre jusqu'à ses pieds; il l'a longuement entretenue, et le vent du soir a porté jusqu'à mon oreille le frémissement de leurs paroles ; une heure avant l'aube je me suis esquivé : Adoniram était encore avec la princesse... »
Soliman contint une colère dont Méthousaèl reconnut les signes sur ses prunelles.
« 0 roi ! s'écria-t-il, j'ai dû obéir ; mais permettez-moi de ne rien ajouter.
— Poursuis ! je te l'ordonne.
— Seigneur, l'intérêt de votre gloire est cher à vos sujets. Je périrai s'il le faut ; mais mon maître ne sera point le jouet de ces étrangers perfides. Le grand-prêtre des Sabéens, la nourrice et deux des femmes de la reine sont dans le secret de ces amours. Si j'ai bien compris,Adoniram n'est point ce qu'il paraît être, et il est investi , ainsi que la princesse, d'une puissance magique. C'est par là qu'elle commande aux habitants de l'air, comme l'artiste aux esprits du feu. Néanmoins, ces êtres si favorisés redoutent votre pouvoir sur les génies, pouvoir dont vous êtes doué à votre insu. Sarahil a parlé d'un anneau constellé dont elle a expliqué les propriétés merveilleuses à la reine étonnée, et l'on a déploré à ce sujet une imprudence de Balkis, Je n'ai pu saisir le fond de l'entretien, car on avait baissé la voix, et j'aurais craint de me perdre en m'approchant de trop près. Bientôt Sarahil, le grand-prêtre, les suivantes, se sont retirés en fléchissant le genou devant Adoniram, qui, comme je l'ai dit, est resté seul avec la reine de Saba. 0 roi ! puissé-je trouver grâce à vos yeux, car la tromperie n'a point effleuré mes lèvres !
.— De quel droit penses-tu donc sonder les intentions de ton maître ? Quel que soit notre arrêt, il sera juste... Que cet homme soit enfermé dans le temple comme ses compagnons; il ne communiquera point avec eux, jusqu'au moment où nous ordonnerons de leur sort. »
Qui pourrait dépeindre la stupeur du grand-prêtre Sadoc, tandis que les muets, prompts et discrets exécuteurs des volontés de Soliman, entraînaient Mathusaël terrifié ! «Vous le voyez, respectable Sadoc, reprit le monarque avec amertume, votre prudence n'a rien pénétré ; sourd à nos prières, peu touché de nos sacrifices, Adonaï n'a point daigné éclairer ses serviteurs, et c'est moi seul, à l'aide de mes propres forces, qui ai dévoilé la trame de mes ennemis. Eux, cependant, ils commandent aux puissances occultes. Ils ont des dieux fidèles... et le mien m'abandonne !
— Parce que vous le dédaignez pour rechercher l'union d'une femme étrangère. O roi, bannissez de votre âme un sentiment impur, et vos adversaires vous seront livrés. Mais comment s'emparer de cet Adoniram qui se rend invisible, et de cette reine que l'hospitalité protége !
— Se venger d'une femme est au-dessous de la dignité de Soliman. Quant à son complice, dans un instant vous le verrez paraître. Ce matin même il m'a fait demander audience, et c'est ici que je l'attends.
— Adonaï nous favorise. O roi ! qu'il ne sorte pas de cette enceinte !
— S'il vient à nous sans crainte, soyez assuré que ses défenseurs ne sont pas loin -, mais point d'aveugle précipitation : ces trois hommes sont ses mortels ennemis. L'envie, la cupidité ont aigri leur cœur. Ils ont peut-être calomnié la reine... Je l'aime, Sadoc, et ce n'est point sur les honteux propos de trois misérables que je ferai à cette princesse l'injure de la croire souillée d'une passion dégradante... Mais, redoutant les sourdes menées d'Adoniram, si puissant parmi le peuple, j'ai fait surveiller ce mystérieux personnage.
— Ainsi, vous supposez qu'il n'a point vu la reine?...
— Je suis persuadé qu'il l'a entretenue en secret. Elle est curieuse, enthousiaste des arts, ambitieuse de renommée, et tributaire de ma couronne. Son dessein estil d'embaucher l'artiste, et de l'employer dans son pays à quelque magnifique entreprise, ou bien d'enrôler, par son entremise, une armée pour s'opposer à la mienne, afin de s'affranchir du tribut? Je l'ignore... Pour ce qui est de leurs amours prétendues, n'ai-je pas la parole de la reine? Cependant, j'en conviens, une seule de ces suppositions suffit à démontrer que cet homme est dangereux... J'aviserai... »
Comme il parlait de ce ton ferme en présence de Sadoc, consterné de voir son autel dédaigné et son influence évanouie, les muets reparurent avec leurs coiffures blanches, de forme sphérique, leurs jaquettes d'écailles, leurs larges ceintures où pendaient un poignard et leur sabre recourbé. Ils échangèrent un signe avec Soliman, et Adoniram se montra sur le seuil. Six hommes, parmi les siens, l'avaient escorté jusque-là; il leur glissa quelques mots à voix basse, et ils se retirèrent.

X. — L'entrevue.

Adoniram s'avança d'un pas lent, et avec un visage assuré, jusqu'au siége massif où reposait le roi de Jérusalem. Après un salut respectueux, l'artiste attendit, suivant l'usage, que Soliman l'exhortât à parler.
« Enfin, maître, lui dit le prince, vous daignez, souscrivant à nos vœux, nous donner l'occasion de vous féliciter d'un triomphe... inespéré, et de vous témoigner notre gratitude. L'œuvre est digne de moi; digne de vous, c'est plus encore. Quant à votre récompense, elle ne saurait être assez éclatante ; désignez-la vous-même : que souhaitez-vous de Soliman ?
— Mon congé, seigneur : les travaux touchent à leur terme ; on peut les achever sans moi. Ma destinée est de courir le monde; elle m'appelle sous d'autres cieux, et je remets entre vos mains l'autorité dont vous m'avez investi. Ma récompense, c'est le monument que je laisse, et l'honneur d'avoir servi d'interprète aux nobles desseins d'un si grand roi.
— Votre demande nous afflige. J'espérais vous garder parmi nous avec un rang éminent à ma cour.
— Mon caractère, seigneur, répondrait mal à vos bontés. Indépendant par nature, solitaire par vocation, indifférent aux honneurs pour lesquels je ne suis point né, je mettrais souvent votre indulgence à l'épreuve. Les rois ont l'humeur inégale ; l'envie les environne et les assiège -, la fortune est inconstante : je l'ai trop éprouvé. Ce que vous appelez mon triomphe et ma gloire n'a-t-il pas failli me coûter l'honneur, peut-être la vie?
— Je n'ai considéré comme échouée votre entreprise qu'au moment où votre voix a proclamé le résultat fatal, et je ne me targuerai point d'un ascendant supérieur au vôtre sur les esprits du feu...
— Nul ne gouverne ces esprits-là, si toutefois ils existent. Au surplus, ces mystères sont plus à la portée du respectable Sadoc que d'un simple artisan. Ce qui s est passé durant cette nuit terrible, je l'ignore : la marche de l'opération a confondu mes prévisions. Seulement, seigneur, dans une heure d'angoisse, j'ai attendu vainement vos consolations, votre appui, et c'est pourquoi, au jour du succès, je n'ai plus songé à attendre vos éloges.
— Maître, c'est du ressentiment et de l'orgueil.
— Non, seigneur, c'est de l'humble et sincère équité. De la nuit où j'ai coulé la mer d'airain jusqu'au jour où je l'ai découverte, mon mérite n'a certes rien gagné, rien perdu. Le succès fait toute la différence..., et, comme vous l'avez vu, le succès est dans la main de Dieu. Adonaï vous aime ; il a été touché de vos prières, et c'est moi, seigneur, qui dois vous féliciter et vous crier : merci !
— Qui me délivrera de l'ironie de cet homme ? pensait Soliman : Vous me quittez sans doute pour accomplir ailleurs d'autres merveilles? demanda-t-il.
— Naguère encore, seigneur, je l'aurais juré. Des mondes s'agitaient dans ma tête embrasée; mes rêves entrevoyaient des blocs de granit, des palais souterrains avec des forêts de colonnes, et la durée de nos travaux me pesait. Aujourd'hui, ma verve s'apaise, la fatigue me berce, le loisir me sourit, et il me semble que ma carrière est terminée... »
Soliman crut entrevoir certaines lueurs tendres qui miroitaient autour des prunelles d'Adoniram. Son visage était grave, sa physionomie mélancolique, sa voix plus pénétrante que de coutume; de sorte que Soliman, troublé, se dit : Cet homme est très-beau...
« Où comptez-vous aller, en quittant mes États? demanda-t-il avec une feinte insouciance.
— A Tyr, répliqua sans hésiter l'artiste : je l'ai promis à mon protecteur, le bon roi Hiram, qui vous chérit comme un frère, et qui eut pour moi des bontés paternelles. Sous votre bon plaisir, je désire lui porter un plan, avec une vue en élévation, du palais, du temple, de la mer d'airain, ainsi que des deux grandes colonnes torses de bronze, Jakin et Booz, qui ornent la grande porte du temple.
.— Qu'il en soit selon votre désir. Cinq cents cavaliers vous serviront d'escorte, et douze chameaux porteront les présents et les trésors qui vous sont destinés.
— C'est trop de complaisance : Adoniram n'emportera que son manteau. Ce n'est pas, seigneur, que je refuse vos dons. Vous êtes généreux ; ils sont considérables, et mon départ soudain mettrait votre trésor à sec sans profit pour moi. Permettez-moi une si entière franchise. Ces biens que j'accepte, je les laisse en dépôt entre vos mains. Quand j'en aurai besoin, seigneur, je vous le ferai savoir.
— En d'autres termes, dit Soliman, maître Adoniram a l'intention de nous rendre son tributaire. »
L'artiste sourit et répondit avec grâce :
« Seigneur, vous avez deviné ma pensée.
— Et peut-être se réserve-t-il un jour de traiter avec nous en dictant ses conditions. »
Adoniram échangea avec le roi un regard fin et défiant.
« Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, je ne puis rien demander qui ne soit digne de la magnanimité de Soliman.
— Je crois, dit Soliman en pesant l'effet de ses paroles, que la reine de Saba a des projets en tête, et se propose d'employer votre talent...
— Seigneur, elle ne m'en a point parlé. »
Cette réponse donnait cours à d'autres soupçons.
« Cependant, objecta Sadoc, votre génie ne l'a point laissée insensible. Partirez-vous sans lui faire vos adieux ?
— Mes adieux..., répéta Adoniram, et Soliman vit rayonner dans son œil une flamme étrange ; mes adieux. Si le roi le permet, j'aurai l'honneur de prendre congé d'elle.
— Nous espérions, repartit le prince, vous conserver pour les fêtes prochaines de notre mariage; car vous savez... »
Le front d'Adoniram se couvrit d'une rougeur intense, et il ajouta sans amertume :
«  Mon intention est de me rendre en Phénicie sans délai. »
— Puisque vous l'exigez, maître, vous êtes libre : j'accepte votre congé...
— A partir du coucher du soleil, objecta l'artiste. 11 me reste à payer les ouvriers, et je vous prie, seigneur, d'ordonner à voire intendant Azarias de faire porter au comptoir établi au pied de la colonne de Jakin l'argent nécessaire. Je solderai comme à l'ordinaire, sans annoncer mon départ, afin d'éviter le tumulte des adieux.
— Sadoc, transmettez cet ordre à votre fils Azarias. Un mot encore : Qu'est-ce que trois compagnons nommés Phanor, Amrou et Méthousaël?
— Trois pauvres ambitieux honnêtes, mais sans talent. Ils aspiraient au titre de maîtres, et m'ont pressé de leur livrer le mot de passe, afin d'avoir droit à un salaire plus fort. A la fin, ils ont entendu raison, et tout récemment j'ai eu à me louer de leur bon cœur.
— Maître, il est écrit : « Crains le serpent blessé qui se replie. » Connaissez mieux les hommes : ceux-là sont vos ennemis ; ce sont eux qui ont, par leurs artifices, causé les accidents qui ont risqué de faire échouer le coulage de la mer d'airain.
— Et comment savez-vous, seigneur?...
— Croyant tout perdu, confiant dans votre prudence, j'ai cherché les causes occultes de la catastrophe, et comme j'errais parmi les groupes, ces trois hommes, se croyant seuls, ont parlé.
— Leur crime a fait périr beaucoup de monde. Un tel exemple serait dangereux ; c'est à vous qu'il appartient de statuer sur leur sort. Cet accident me coûte la vie d'un enfant que j'aimais, d'un artiste habile : Benoni, depuis lors, n'a pas reparu. Enfin, seigneur, la justice est le privilège des rois.
— Elle sera faite à chacun. Vivez heureux, maître Adoniram, Soliman ne vous oubliera pas. »
Adoniram, pensif, semblait indécis et combattu. Tout à coup, cédant à un moment d'émotion :
« Quoi qu'il advienne, seigneur, soyez à jamais assuré de mon respect, de mes pieux souvenirs, de la droiture de mon cœur. Et si le soupçon venait à votre esprit, dites-vous : Comme la plupart des humains, Adoniram ne s'appartenait pas ; il fallait qu'il accomplît ses destinées !
— Adieu, maître... accomplissez vos destinées! »
Ce disant, le roi lui tendit une main sur laquelle l'artiste s'inclina avec humilité; mais il n'y posa point ses lèvres, et Soliman tressaillit.
« Eh bien ! murmura Sadoc en voyant Adoniram s'éloigner ; eh bien ! qu'ordonnez-vous, seigneur?
— Le silence le plus profond, mon père ; je ne me fie désormais qu'à moi seul. Sachez-le bien, je suis le roi. Obéir sous peine de disgrâce et se taire sous peine de la vie, voilà votre lot... Allons, vieillard, ne tremble pas: le souverain qui te livre ses secrets pour t'instruire est un ami. Fais appeler ces trois ouvriers enfermés dans le temple ; je veux les questionner encore. »
Amrou et Phanor comparurent avec Méthousaël : derrière eux se rangèrent les sinistres muets, le sabre à la main.
« J'ai pesé vos paroles, dit Soliman d'un ton sévère, et j'ai vu Adoniram, mon serviteur. Est-ce l'équité, est-ce l'envie qui vous anime contre lui? Comment de simples compagnons osent-ils juger leur maître? Si vous étiez des hommes notables et des chefs parmi vos frères, votre témoignage serait moins suspect. Mais, non : avides, ambitieux du titre de maître, vous n'avez pu l'obtenir, et le ressentiment aigrit vos cœurs.
— Seigneur, dit Méthousaël en se prosternant, vous voulez nous éprouver. Mais, dût-il m'en coûter la vie, je soutiendrai qu'Adoniramn est un traître ; en conspirant sa perte, j'ai voulu sauver Jérusalem de la tyrannie d'un perfide qui prétendait asservir mon pays à des hordes étrangères. Ma franchise imprudente est la plus sûre garantie de ma fidélité.
— Il ne me sied point d'ajouter foi à des hommes méprisables, aux esclaves de mes serviteurs. La mort a créé des vacances dans le corps des maîtrises : Adoniram demande à se reposer, et je tiens, comme lui, à trouver parmi les chefs des gens dignes de ma confiance. Ce soir, après la paye, sollicitez près de lui l'initiation des maîtres ; il sera seul... Sachez faire entendre vos raisons. Par là je connaîtrai que vous êtes laborieux, éminents dans votre art et bien placés dans l'estime de vos frères. Adoniram est éclairé : ses décisions font loi. Dieu l'a-t-il abandonné jusqu'ici? a-t-il signalé sa réprobation par un de ces avertissements sinistres, par un de ces coups terribles dont son bras invisible sait atteindre les coupables? Eh bien ! que Jéhovah soit juge entre vous : si la faveur d'Adoniram vous distingue, elle sera pour moi une marque secrète que le ciel se déclare pour vous, et je veillerai sur Adoniram. Sinon, s'il vous dénie le grade de maîtrise, demain vous comparaîtrez avec lui devant moi ; j'entendrai l'accusation et la défense entre vous et lui : les anciens du peuple prononceront. Allez, méditez sur mes paroles, et qu'Adonaï vous éclaire. »
Soliman se leva de son siége, et, s'appuyant sur l'épaule du grand-prêtre impassible, il s'éloigna lentement.
Les trois hommes se rapprochèrent vivement dans une pensée commune « Il faut lui arracher le mot de passe ! dit Phanor.
— Ou qu'il meure! ajouta le Phénicien Amrou.
— Qu'il nous livre le mot de passe des maîtres et qu'il meure ! » s'écria Méthousaël.
Leurs mains s'unirent pour un triple serment. Près de franchir le seuil, Soliman, se détournant, les observa de loin, respira avec force, et dit à Sadoc : « Maintenant, tout au plaisir!... Allons trouver la reine.»

XI. — Le souper du roi.

A la séance suivante le conteur reprit :
Le soleil commençait à baisser ; l'haleine enflammée du désert embrasait les campagnes illuminées par les reflets d'un amas de nuages cuivreux; l'ombre de la colline de Moria projetait seule un peu de fraîcheur sur le lit desséché du Cédron ; les feuilles s'inclinaient mouvantes, et les fleurs consumées des lauriers-roses pendaient éteintes et froissées ; les caméléons, les salamandres, les lézards frétillaient parmi les roches, et les bosquets avaient suspendu leurs chants, comme les ruisseaux avaient tari leurs murmures.
Soucieux et glacé durant cette journée ardente et morne, Adoniram, comme il l'avait annoncé à Soliman, était venu prendre congé de sa royale amante, préparée à une séparation qu'elle avait elle-même demandée. « Partir avec moi, avait-elle dit, ce serait affronter Soliman, l'humilier à la face de son peuple, et joindre un outrage à la peine que les puissances éternelles m'ont contrainte de lui causer. Rester ici après mon départ, cher époux, ce serait chercher votre mort. Le roi vous jalouse, et ma fuite ne laisserait à la merci de ses ressentiments d'autre victime que vous.
— Eh bien! partageons la destinée des enfants de notre race, et soyons sur la terre errants et dispersés. J'ai promis à ce roi d'aller à Tyr. Soyons sincères dès que votre vie n'est plus à la merci d'un mensonge. Cette nuit même, je m'acheminerai vers la Phénicie, où je ne séjournerai guère avant d'aller vous rejoindre dans l'Yémen, par les frontières de la Syrie, de l'Arabie pierreuse, et en suivant les défilés des monts Cassanites. Hélas! reine chérie, faut-il déjà vous quitter, vous abandonner sur une terre étrangère, à la merci d'un despote amoureux !
— Rassurez-vous, monseigneur, mon âme est toute à vous, mes serviteurs sont fidèles, et ces dangers s'évanouiront devant ma prudence. Orageuse et sombre sera la nuit prochaine qui cachera ma fuite. Quant à Soliman, je le hais ; ce sont mes États qu'il convoite : il m'a environnée d'espions ; il a cherché à séduire mes serviteurs, à suborner mes officiers, à traiter avec eux de la remise de mes forteresses. S'il eût acquis des droits sur ma personne, jamais je n'aurais revu l'heureux Yémen. Il m'avait extorqué une promesse, il est vrai; mais qu'est-ce que mon parjure au prix de sa déloyauté? Étais-je libre, d'ailleurs, de ne point le tromper, lui qui tout à l'heure m'a fait signifier, avec des menaces mal déguisées, que son amour est sans bornes et sa patience à bout?
— Il faut soulever les corporations !
— Elles attendent leur solde ; elles ne bougeraient pas. A quoi bon se jeter dans des hasards si périlleux? Cette déclaration, loin de m'alarmer, me satisfait; je l'avais prévue, et je l'attendais impatiente. Allez en paix, mon bien-aimé, Balkis ne sera jamais qu'à vous !
— Adieu donc, reine : il faut quitter cette tente où j'ai trouvé un bonheur que je n'avais jamais rêvé. Il faut cesser de contempler celle qui est pour moi la vie. Vous reverrai-je? hélas! et ces rapides instants auront passé comme un songe!
— Non, Adoniram; bientôt, réunis pour toujours... Mes rêves, mes pressentiments, d'accord avec l'oracle des génies, m'assurent de la durée de notre race, et j'emporte avec moi un gage précieux de notre hymen. Vos genoux recevront ce fils destiné à nous faire renaître et à affranchir l'Yémen et l'Arabie entière du faible joug des héritiers de Soliman. Un double attrait vous appelle; une double affection vous attache à celle qui vous aime, et vous reviendrez. »
Adoniram, attendri, appuya ses lèvres sur une main où la reine avait laissé tomber des pleurs, et, rappelant son courage, il jeta sur elle un long et dernier regard ; puis, se détournant avec effort, il laissa retomber derrière lui le rideau de la tente, et regagna le bord du Cédron.
C'est à Mello que Soliman, partagé entre la colère, l'amour, le soupçon et des remords anticipés, attendait, livré à de vives angoisses, la reine souriante et désolée, tandis qu'Adoniram, s'efforçant d'enfouir sa jalousie dans les profondeurs de son chagrin, se rendait au temple pour payer les ouvriers avant de prendre le bâton de l'exil. Chacun de ces personnages pensait triompher de son rival, et comptait sur un mystère pénétré de part et d'autre. La reine déguisait son but, et Soliman, trop bien instruit, dissimulait à son tour, demandant le doute à son amour-propre ingénieux.
Du sommet des terrasses de Mello, il examinait la suite de la reine de Saba, qui serpentait le long du sentier d'Émathie, et au-dessus de Balkis, les murailles empourprées du temple où régnait encore Adoniram, et qui faisaient briller sur un nuage sombre leurs arêtes vives et dentelées. Une moiteur froide baignait la tempe et les joues pâles de Soliman ; son œil agrandi dévorait l'espace. La reine fit son entrée, accompagnée de ses principaux officiers et des gens de son service, qui se mêlèrent à ceux du roi.
Durant la soirée, le prince parut préoccupé; Balkis se montra froide et presque ironique : elle savait Soliman épris. Le souper fut silencieux; les regards du roi, furtifs ou détournés avec affectation, paraissaient fuir l'impression de ceux de la reine, qui, tour à tour abaisses ou soulevés par une flamme languissante et contenue, ranimaient en Soliman des illusions dont il voulait rester maître. Son air absorbé dénotait quelque dessein. Il était fils de Noé, et la princesse observa que, fidèle aux traditions du père de la vigne, il demandait au vin la résolution qui lui manquait. Les courtisans s'étant retirés, des muets remplacèrent les officiers du prince; et comme la reine était servie par ses gens, elle substitua aux Sabéens des Nubiens, à qui le langage hébraïque était inconnu.
« Madame, dit avec gravité Soliman-Ben-Daoud, une explication est nécessaire entre nous. »
— Cher seigneur, vous allez au-devant de mon désir.
— J'avais pensé que, fidèle à la foi donnée, la princesse de Saba, plus qu'une femme, était une reine...
— Et c'est le contraire, interrompit vivement Balkis; je suis plus qu'une reine, seigneur, je suis femme. Qui n'est sujet à l'erreur? Je vous ai cru sage; puis, je vous ai cru amoureux... C'est moi qui subis le plus cruel mécompte. »
Elle soupira.
« Vous le savez trop bien que je vous aime, repartit Soliman ; sans quoi vous n'auriez pas abusé de votre empire, ni foulé à vos pieds un cœur qui se révolte, à la fin.
Je comptais vous faire les mêmes reproches. Ce n'est pas moi que vous aimez, seigneur, c'est la reine. Et, franchement, suis-je d'un âge à ambitionner un mariage de convenance? Eh bien, oui, j'ai voulu sonder votre âme : plus délicate que la reine, la femme, écartant la raison d'État, a prétendu jouir de son pouvoir: être aimée, tel était son rêve. Reculant l'heure d'acquitter une promesse subitement surprise, elle vous a mis à l'épreuve ; elle espérait que vous ne voudriez tenir votre victoire que de son cœur, et elle s'est trompée ; vous avez procédé par sommations, par menaces ; vous avez employé avec mes serviteurs des artifices politiques, et déjà vous êtes leur souverain plus que moi-même.
J'espérais un époux, un amant; j'en suis à redouter un maître. Vous le voyez, je parle avec sincérité.
— Si Soliman vous eût été cher, n'auriez-vous point excusé des fautes causées par l'impatience de vous appartenir? Mais non, votre pensée ne voyait en lui qu'un objet de haine j ce n'est pas pour lui que...
— Arrêtez, seigneur, et n'ajoutez pas l'offense à des soupçons qui m'ont blessée. La défiance excite la défiance, la jalousie intimide un cœur, et, je le crains, l'honneur que vous vouliez me faire eût coûté cher à mon repos et à ma liberté. »
Le roi se tut, n'osant, de peur de tout perdre, s'engager plus avant sur la foi d'un vil et perfide espion.
La reine reprit avec une grâce familière et charmante :
« Écoutez, Soliman, soyez vrai, soyez vous-même, soyez aimable. Mon illusion m'est chère encore... mon esprit est combattu ; mais, je le sens, il me serait doux d'être rassurée.
— Ah ! que vous banniriez tout Souci, Balkis, si vous lisiez dans ce cœur où vous régnez sans partage ! Oublions mes soupçons et les vôtres, et consentez enfin à mon bonheur. Fatale puissance des rois! que ne suis-je aux pieds de Balkis, fille des pâtres, un pauvre Arabe du désert !
— Votre vœu s'accorde avec les miens, et vous m'avez comprise. Oui, ajouta-t-elle, en approchant de la chevelure du roi son visage à la fois candide et passionné; oui, c'est l'austérité du mariage hébreu qui me glace et m'effraie: l'amour, l'amour seul m'eût entraînée, si...
— Si?... achevez, Balkis : l'accent de votre voix me pénètre et m'embrase...
— Non, non... qu'allais-je dire, et quel éblouissement soudain ?... Ces vins si doux ont leur perfidie, et je me sens tout agitée, »
Soliman fit un signe ; les muets et les Nubiens remplirent les coupes, et le roi vida la sienne d'un seul trait, en observant avec satisfaction que Balkis en faisait autant.
« Il faut avouer, poursuivit la princesse avec enjouement, que le mariage, suivant le rite juif, n'a pas été établi à l'usage des reines, et qu'il présente des conditions fâcheuses.
— Est-ce là ce qui vous rend incertaine? demanda Soliman en dardant sur elle des yeux accablés d'une certaine langueur.
— N'en doutez pas. Sans parler du désagrément de s'y préparer par des jeûnes qui enlaidissent, n'est-il pas douloureux de livrer sa chevelure au ciseau, et d'être enveloppée de coiffes le reste de ses jours? A la vérité, ajouta-t-elle en déroulant de magnifiques tresses d'ébène, nous n'avons pas de riches atours à perdre.
— Nos femmes, objecta Soliman, ont la liberté de remplacer leurs cheveux par des touffes de plumes de coq agréablement frisées . »
La reine sourit avec quelque dédain. « Puis, dit-elle, chez vous, l'homme achète la femme comme une esclave ou une servante ; il faut même qu'elle vienne humblement s'offrir à la porte du fiancé. Enfin, la religion n'est pour rien dans ce contrat tout semblable à un marché, et l'homme, en recevant sa compagne, étend la main sur elle en lui disant : Mekudescheth-li ; en bon hébreu : Tu m'es consacrée. De plus, vous avez la faculté de la répudier, de la trahir, et même de la faire lapider sur le plus léger prétexte... Autant je pourrais être fière d'être aimée de Soliman, autant je redouterais de l'épouser.
— Aimée ! s'écria le prince en se soulevant du divan où il reposait ; être aimée, vous ! jamais femme exerçat-elle un empire plus absolu? j'étais irrité ; vous m'apaisez à votre gré ; des préoccupations sinistres me troublaient ; je m'efforce à les bannir. Vous me trompez ; je le sens, et je conspire avec vous à abuser Soliman... »
Balkis éleva sa coupe au-dessus de sa tête en se détournant par un mouvement voluptueux. Les deux esclaves remplirent les hanaps et se retirèrent.
La salle du festin demeura déserte ; la clarté des lampes, en s'affaiblissant, jetait de mystérieuses lueurs sur Soliman pâle, les yeux ardents, la lèvre frémissante et décolorée. Une langueur étrange s'emparait de lui : Balkis le contemplait avec un sourire équivoque.
Tout à coup il se souvint... et bondit sur sa couche.
« Femme, s'écria-t-il, n'espérez plus vous jouer de l'amour d'un roi... ; la nuit nous protége de ses voiles, le mystère nous environne, une flamme ardente parcourt tout mon être ; la rage et la passion m'enivrent. Cette heure m'appartient, et si vous êtes sincère, vous ne me déroberez plus un bonheur si chèrement acheté. Régnez, soyez libre ; mais ne repoussez pas un prince qui se donne à vous, que le désir consume, et qui, dans ce moment, vous disputerait aux puissances de l'enfer. »
Confuse et palpitante, Balkis répondit en baissant les yeux :
« Laissez-moi le temps de me reconnaître ; ce langage est nouveau pour moi...
— Non ! interrompit Soliman en délire, en achevant de vider la coupe où il puisait tant d'audace ; non, ma constance est à son terme. Il s'agit pour moi de la vie ou de la mort. Femme, tu seras à moi, je le jure. Si tu me trompais... je serai vengé; si tu m'aimes, un amour éternel achètera mon pardon. »
Il étendit les mains pour enlacer la jeune fille, mais il n'embrassa qu'une ombre ; la reine s'était reculée doucement, et les bras du fils de Daoud retombèrent appesantis. Sa tête s'inclina; il garda le silence, et, tressaillant soudain, se mit sur son séant... Ses yeux étonnés se dilatèrent avec effort ; il sentait le désir expirer dans son sein, et les objets vacillaient sur sa tête. Sa figure morne et blême, encadrée d'une barbe noire, exprimait une terreur vague ; ses lèvres s'entr'ouvrirent sans articuler aucun son, et sa tête, accablée du poids du turban, retomba sur les coussins du lit. Garrotté par des liens invisibles et pesants, il les secouait par la pensée, et ses membres n'obéissaient plus à son effort imaginaire.
La reine s'approcha, lente et grave; il la vit avec effroi, debout, la joue appuyée sur ses doigts repliés, tandis que de l'autre main elle faisait un support à son coude. Elle l'observait ; il l'entendit parler et dire :
« Le narcotique opère... »
La prunelle noire de Soliman tournoya dans l'orbite blanc de ses grands yeux de sphinx, et il resta immobile. « Eh bien, poursuivit-elle, j'obéis, je cède, je suis à vous!... »
Elle s'agenouilla et toucha la main glacée de Soliman, qui exhala un profond soupir.
« Il entend encore... murmura-t-elle. Écoute, roi d'Israël, toi qui imposes au gré de ta puissance l'amour avec la servitude et la trahison, écoute : J'échappe à ton pouvoir. Mais si la femme t'abusa, la reine ne t'aura point trompé. J'aime, et ce n'est pas toi ; les destins ne l'ont point permis. Issue d'une lignée supérieure à la tienne, j'ai dû, pour obéir aux génies qui me protégent, choisir un époux de mon sang. Ta puissance expire devant la leur; oublie-moi. Qu'Adonaï te choisisse une compagne. Il est grand et généreux : ne t'a-t-il pas donné la sagesse, et bien payé de tes services en cette occasion? Je t'abandonne à lui, et te retire l'inutile appui des génies que tu dédaignes et que tu n'as pas su commander... »
Et Balkis, s'emparant du doigt où elle voyait briller le talisman de l'anneau qu'elle avait donné à Soliman, se disposa à le reprendre ; mais la main du roi, qui respirait péniblement, se contractant par un sublime effort, se referma crispée, et Balkis s'efforça inutilement de la rouvrir.
Elle allait parler de nouveau, lorsque la tête de Soliman-Ben-Daoud se renversa en arrière, les muscles de son cou se détendirent, sa bouche s'entr'ouvrit, ses yeux à demi clos se ternirent ; son âme s'était envolée dans le pays des rêves.
Tout dormait dans le palais de Mello, hormis les serviteurs de la reine de Saba, qui avaient assoupi leurs hôtes. Au loin grondait la foudre ; le ciel noir était sillonné d'éclairs ; les vents déchaînés dispersaient la pluie sur les montagnes.
Un coursier d'Arabie, noir comme la tombe, attendait la princesse, qui donna le signal de la retraite, et bientôt le cortége, tournant le long des ravines autour de la colline de Sion, descendit dans la vallée de Josaphat. On traversa à gué le Cédron, qui déjà s'enflait des eaux pluviales pour protéger cette fuite ; et, laissant à droite le Thabor couronné d'éclairs, on parvint à l'angle du jardin des Oliviers et du chemin montueux de Béthanie.
« Suivons cette route, dit la reine à ses gardes ; nos chevaux sont agiles ; à cette heure, les tentes sont repliées, et nos gens s'acheminent déjà vers le Jourdain. Nous les retrouverons à la deuxième heure du jour au delà du lac Salé, d'où nous gagnerons les défilés des monts d'Arabie. »
Et lâchant la bride à sa monture, elle sourit à la tempête en songeant qu'elle en partageait les disgrâces avec son cher Adoniram, sans doute errant sur la route de Tyr.
Au moment où ils s'engageaient dans le sentier de Béthanie, le sillage des éclairs démasqua un groupe d'hommes qui le traversaient en silence, et qui s'arrêtèrent stupéfaits au bruit de ce cortège de spectres chevauchant dans les ténèbres.
Balkis et sa suite passèrent devant eux, et l'un des gardes s'étant avancé pour les reconnaître, dit à voix basse à la reine :
« Ce sont trois hommes qui emportent un mort enveloppé d'un linceul. »

XII. — Macbénach.

Pendant la pause qui suivit ce récit, les auditeurs étaient agités par des idées contraires. Quelques-uns refusaient d'admettre la tradition suivie par le narrateur. Ils prétendaient que la reine de Saba avait eu réellement un fils de Soliman et non d'un autre. L'Abyssinien surtout se croyait outragé dans ses convictions religieuses par la supposition que ses souverains ne fussent que les descendants d'un ouvrier.
« Tu as menti, criait-il au rhapsode. Le premier de nos rois d'Abyssinie s'appelait Ménilek, et il était bien véritablement fils de Soliman et de Belkis-Makéda. Son descendant règne encore sur nous à Gondar.
— Frère, dit un Persan, laisse-nous écouter jusqu'à la fin, sinon tu te feras jeter dehors comme cela est arrivé déjà l'autre nuit. Cette légende est orthodoxe à notre point de vue, et si ton petit Prêtre Jean d'Abyssinie1 tient à descendre de Soliman, nous lui accorderons que c'est par quelque noire éthiopienne, et non par la reine Balkis, qui appartenait à notre couleur. »
Le cafetier interrompit la réponse furieuse que se préparait à faire l'Abyssinien, et rétablit le calme avec peine.
Le conteur reprit :
Tandis que Soliman accueillait à sa maison des champs la princesse des Sabéens, un homme passant sur les hauteurs de Moria, regardait pensif le crépuscule qui s'éteignait dans les nuages, et les flambeaux qui s'allumaient comme des constellations étoilées, sous les ombrages de Mello. Il envoyait une pensée dernière à ses amours, et adressait ses adieux aux roches de Solime, aux rives du Cédron, qu'il ne devait plus revoir.
Le temps était bas, et le soleil, en pâlissant, avait vu la nuit sur la terre. Au bruit des marteaux sonnant l'appel sur les timbres d'airain, Adoniram, s'arrachant à ses pensées, traversa la foule des ouvriers rassemblés ; et pour présider à la paye il pénétra dans le temple, dont il entr'ouvrit la porte orientale, se plaçant lui-même au pied de la colonne Jakin.
Des torches allumées sous le péristyle pétillaient en recevant quelques gouttes d'une pluie tiède, aux caresses de laquelle les ouvriers haletants offraient gaiement leur poitrine.
La foule était nombreuse; et Adoniram, outre les comptables, avait à sa disposition des distributeurs préposés aux divers ordres. La séparation des trois degrés hiérarchiques s'opérait par la vertu d'un mot d'ordre qui remplaçait, en cette circonstance, les signes manuels dont l'échange aurait pris trop de temps. Puis le salaire était livré sur l'énoncé du mot de passe.
Le mot d'ordre des apprentis avait été précédemment JAKIN, nom d'une des colonnes de bronze ; le mot d'ordre des autres compagnons Booz, nom de l'autre pilier ; le mot des maîtres JEHOVAH.
Classés par catégories et rangés à la file, les ouvriers se présentaient aux comptoirs, devant les intendants, présidés par Adoniram qui leur touchait la main, et à l'oreille de qui ils disaient un mot à voix basse. Pour ce dernier jour, le mot de passe avait été changé. L'apprenti disait TUBAL-KAÏN ; le compagnon, SCHIBBOLETH ; et le maître, GIBLIM.
Peu à peu la foule s'éclaircit, l'enceinte devint déserte, et les derniers solliciteurs s'étant retirés, l'on reconnut que tout le monde ne s'était pas présenté, car il restait encore de l'argent dans la caisse.
« Demain, dit Adoniram, vous ferez des appels, afin de savoir s'il y a des ouvriers malades, ou si la mort en a visité quelques-uns. »
Dès que chacun fut éloigné, Adoniram, vigilant et zélé jusqu'au dernier jour, prit, suivant sa coutume, une lampe pour aller faire la ronde dans les ateliers déserts et dans les divers quartiers du temple, afin de s'assurer de l'exécution de ses ordres et de l'extinction des feux. Ses pas résonnaient tristement sur les dalles : une fois encore il contempla ses œuvres, et s'arrêta longtemps devant un groupe de chérubins ailés, dernier travail du jeune Benoni.
« Cher enfant! » murmura-t-il avec un soupir.
Ce pèlerinage accompli, Adoniram se retrouva dans la grande salle du temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe se déroulaient en volutes rougeàtres, marquant les hautes nerveuses des voûtes, et les parois de la salle, d'où l'on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l'orient.
La première, celle du Nord, était réservée au peuple; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers; la porte de l'Orient était celle des lévites ; les colonnes d'airain, Jakïn et Booz, se distinguaient à l'extérieur de la troisième.
Avant de sortir par la porte de l'Occident, la plus rapprochée de lui, Adoniram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, et son imagination frappée des statues nombreuses qu'il venait de contempler, évoque dans les ombres le fantôme de Tubal-Kaïn. Son œil fixe essaya de percer les ténèbres; mais la chimère grandit en s'effaçant, atteignit les combles du temple et s'évanouit dans les profondeurs des murs, comme l'ombre portée d'un homme éclairé par un flambeau qui s'éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes.
Alors Adoniram se détourna s'apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d'un ton farouche lui dit :
« Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres. »
Adoniram était sans armes; objet du respect de tous, habitué à commander d'un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée.
«  Malheureux! répondit-il en reconnaissant le compagnon Méthousaël, éloigne-toi! Tu seras reçu parmi les maîtres quand la trahison et le crime seront honorés ! Fuis avec tes complices avant que la justice de Soliman atteigne vos têtes. »
Méthousaël l'entend, et lève d'un bras vigoureux son marteau, qui retombe avec fracas sur le crâne d'Adoniram. L'artiste chancelle étourdi; par un mouvement instinctif, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait le Syrien Phanor, qui lui dit :
« Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres !
— Tu n'as pas sept années de campagne! répliqua d'une voix éteinte Adoniram.
— Le mot de passe !
— Jamais! »
Phanor, le maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc; mais il ne put redoubler, car l'architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu'à la porte d'Orient, pour échapper à ses assassins.
C'est là qu'Amrou le Phénicien, compagnon parmi les charpentiers, l'attendait pour lui crier à son tour
« Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des maîtres.
— Ce n'est pas ainsi que je l'ai gagné, articula avec peine Adoniram épuisé ; demande-le à celui qui t'envoie. »
Comme il s'efforçait de s'ouvrir un passage, Amrou lui plongea la pointe de son compas dans le cœur.
C'est en ce moment que l'orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre.
Adoniram était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. A ses pieds s'étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main.
« Cet homme était grand, murmura Phanor.
— Il n'occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit Amrou.
— Que son sang retombe sur Soliman-ben-Daoud !
— Gémissons sur nous-mêmes, répliqua Méthousaël ; nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre ; la pluie tombe; la nuit est sans clarté; Eblis nous protége. Entraînons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre. »
Ils enveloppèrent donc le corps dans un long tablier de peau blanche, et, le soulevant dans leurs bras, ils descendirent sans bruit au bord du Cédron, se dirigeant vers un tertre solitaire situé au-delà du chemin de Béthanie. Comme ils y arrivaient, troublés et le frisson dans le cœur, ils se virent tout à coup en présence d'une escorte de cavaliers. Le crime est craintif, ils s'arrêtèrent; les gens qui fuient sont timides... et c'est alors que la reine de Saba passa en silence devant des assassins épouvantés qui traînaient les restes de son époux Adoniram.
Ceux-ci allèrent plus loin et creusèrent un trou dans la terre qui recouvrit le corps de l'artiste. Après quoi Méthousaël, arrachant une jeune tige d'acacia, la planta dans le sol fraîchement labouré sous lequel reposait la victime.
Pendant ce temps-là, Balkis fuyait à travers les vallées ; la foudre déchirait les cieux, et Soliman dormait.
Sa plaie était plus cruelle, car il devait se réveiller.
Le soleil avait accompli le tour du monde, lorsque l'effet léthargique du philtre qu'il avait bu se dissipa. Tourmenté par des songes pénibles, il se débattait contre des visions, et ce fut par une secousse violente qu'il rentra dans le domaine de la vie.
Il se soulève et s'étonne ; ses yeux errants semblent à la recherche de la raison de leur maître ; enfin il se souvient...
La coupe vide est devant lui ; les derniers mots de la reine se retracent à sa pensée : il ne la voit plus et se trouble ; un rayon de soleil qui voltige ironiquement sur son front le fait tressaillir ; il devine tout et jette un cri de fureur.
C'est en vain qu'il s'informe : personne ne l'a vue sortir, et sa suite a disparu dans la plaine, on n'a retrouvé que les traces de son camp. « Voilà donc, s'écrie Soliman, en jetant sur le grand-prêtre Sadoc un regard irrité, voilà le secours que ton dieu prête à ses serviteurs! Est-ce là ce qu'il m'avait promis? Il me livre comme un jouet aux esprits de l'abîme, et toi, ministre imbécile, qui règnes sous son nom par mon impuissance, tu m'as abandonné, sans rien prévoir, sans rien empêcher ! Qui me donnera des légions ailées pour atteindre cette reine perfide ! Génies de la terre et du feu, dominations rebelles, esprits de l'air, m'obéirez-vous?
— Ne blasphémez pas, s'écria Sadoc : Jéhovah seul est grand, et c'est un Dieu jaloux. »
Au milieu de ce désordre, le prophète Ahias de Silo apparaît sombre, terrible et enflammé du feu divin; Ahias, pauvre et redouté, qui n'est rien que par l'esprit. C'est à Soliman qu'il s'adresse : « Dieu a marqué d'un signe le front de Caïn le meurtrier, et il a prononcé : « Quiconque attentera à la vie de Caïn sera puni sept K fois ! » Et Lamech, issu de Caïn, ayant versé le sang, il a été écrit : « On vengera la mort de Lamech septante « fois sept fois. » Or, écoute, ô roi, ce que le Seigneur m'ordonne de te dire : Celui qui a répandu le sang de Caïn et de Lamech sera châtié sept cents fois sept fois.
Soliman baissa la tête ; il se souvint d'Adoniram, et sut par là que ses ordres avaient été exécutés. Et le remords lui arracha ce cri : « Malheureux ! qu'ont-ils fait? Je ne leur avais pas dit de le tuer. »
Abandonné de son Dieu, à la merci des génies, dédaigné, trahi par la princesse des Sabéens, Soliman désespéré abaissait sa paupière sur sa main désarmée où brillait encore l'anneau qu'il avait reçu de Balkis. Ce talisman lui rendit une lueur d'espoir. Demeuré seul il en tourna le chaton vers le soleil, et vit accourir à lui tous les oiseaux de l'air, hormis Hud-Hud, la huppe magique.  Il l'appela trois fois, la força d'obéir, et lui commanda de le conduire auprès de la reine. La huppe à l'instant reprit son vol, et Soliman, qui tendait son bras vers elle, se sentit soulevé de terre et emporté dans les airs. La frayeur le saisit, il détourna sa main et reprit pied sur le sol. Quant à la huppe, elle traversa le vallon et fut se poser au sommet d'un tertre sur la tige frêle d'un acacia que Soliman ne put la forcer à quitter.
Saisi d'un esprit de vertige, le roi Soliman songeait à lever des armées innombrables pour mettre à feu et à sang le royaume de Saba. Souvent il s'enfermait seul pour maudire son sort et évoquer des esprits. Un afrite, génie des abîmes, fut contraint de le servir et de le suivre dans les solitudes. Pour oublier la reine et donner le change à sa fatale passion, Soliman fit chercher partout des femmes étrangères qu'il épousa selon des rites impies, et qui l'initièrent au culte idolâtre des images. Bientôt, pour fléchir les génies, il peupla les hauts lieux et bâtit, non loin du Thabor, un temple à Moloch.
Ainsi se vérifiait la prédiction que l'ombre d'Hénoch avait faite dans l'empire du feu, à son fils Adoniram, en ces termes : « Tu es destiné à nous venger, et ce temple que tu élèves à Adonaï causera la perte de Soliman. »
Mais le roi des Hébreux fit plus encore, ainsi que nous l'enseigne le Thalmud; car le bruit du meurtre d'Adoniram s'étant répandu, le peuple soulevé demanda justice, et le roi ordonna que neuf maîtres justifiassent de la mort de l'artiste, en retrouvant son corps.
Il s'était passé dix-sept jours : les perquisitions aux alentours du temple avaient été stériles, et les maîtres parcouraient en vain les campagnes. L'un d'eux, accablé par la chaleur, ayant voulu, pour gravir plus aisément, s'accrocher à un rameau d'acacia d'où venait de s'envoler un oiseau brillant et inconnu, fut surpris de s'apercevoir que l'arbuste entier cédait sous sa main, et ne tenait point à la terre. Elle était récemment fouillée, et le maître étonné appela ses compagnons.
Aussitôt les neuf creusèrent avec leurs ongles et constatèrent la forme d'une fosse. Alors l'un d'eux dit à ses frères :
« Les coupables sont peut-être des félons qui auront voulu arracher à Adoniram le mot de passe des maîtres. De crainte qu'ils n'y soient parvenus, ne serait-il pas prudent de le changer ?
— Quel mot adopterons-nous? objecta un autre.
— Si nous retrouvons là notre maître, repartit un troisième, la première parole qui sera prononcée par l'un de nous servira de mot de passe ; elle éternisera le souvenir de ce crime et du serment que nous faisons ici de le venger, nous et nos enfants, sur ses meurtriers, et leur postérité la plus reculée. »
Le serment fut juré ; leurs mains s'unirent sur la fosse, et ils se reprirent à fouiller avec ardeur.
Le cadavre ayant été reconnu, un des maîtres le prit par un doigt, et la peau lui resta à la main ; il en fut de même pour un second ; un troisième le saisit par le poignet de la manière dont les maîtres en usent envers le compagnon, et la peau se sépara encore; sur quoi il s'écria : MAKBENACH, qui signifie : LA CHAIR QUITTE LES OS.
Sur-le-champ ils convinrent que ce mot serait dorénavant le mot de maître et le cri de ralliement des vengeurs d'Adoniram, et la justice de Dieu a voulu que ce mot ait, durant bien des siècles, ameuté les peuples contre la lignée des rois.
Phanor, Amrou et Méthousaël avaient pris la fuite ; mais, reconnus pour de faux frères, ils périrent de la main des ouvriers, dans les États de Maaca, roi du pays de Geth, où ils se cachaient sous les noms de Sterkin, d'Oterfut et de Hoben.
Néanmoins, les corporations, par une inspiration secrète, continuèrent toujours à poursuivre leur vengeance déçue sur Abiram ou le meurtrier.... Et la postérité d'Adoniram resta sacrée pour eux ; car longtemps après ils juraient encore par les fils de la veuve ; ainsi désignaient-ils les descendants d'Adoniram et de la reine de Saba.
Sur l'ordre exprès de Soliman-Ben-Daoud, l'illustre Adoniram fut inhumé sous l'autel même du temple qu'il avait élevé ; c'est pourquoi Adonaï finit par abandonner l'arche des Hébreux et réduisit en servitude les successeurs de Daoud.
Avide d'honneurs, de puissance et de voluptés, Soliman épousa cinq cents femmes, et contraignit enfin les génies réconciliés à servir ses desseins contre les nations voisines, par la vertu du célèbre anneau, jadis ciselé par Irad, père du Kaïnite Maviaël, et tour à tour possédé par Hénoch, qui s'en servit pour commander aux pierres, puis par Jared le patriarche, et par Nemrod, qui l'avait légué à Saba, père des Hémiarites.
L'anneau de Salomon lui soumit les génies, les vents et tous les animaux. Rassasié de pouvoir et de plaisirs, le sage allait répétant : Mangez, aimez, buvez; le reste n'est qu'orgueil.
Et, contradiction étrange : il n'était pas heureux ! ce roi, dégradé par la matière, aspirait à devenir immortel...
Par ses artifices, et à l'aide d'un savoir profond, il espéra d'y parvenir moyennant certaines conditions : pour épurer son corps des éléments mortels, sans le dissoudre, il fallait que, durant deux cent vingt-cinq années, à l'abri de toute atteinte, de tout principe corrupteur, il dormît du sommeil profond des morts. Après quoi, l'âme exilée rentrerait dans son enveloppe, rajeunie jusqu'à la virilité florissante dont l'épanouissement est marqué par l'âge de trente-trois ans.
Devenu vieux et caduc, dès qu'il entrevit, dans la décadence de ses forces, les signes d'une fin prochaine, Soliman ordonna aux génies qu'il avait asservis de lui construire, dans la montagne de Kaf, un palais inaccessible, au centre duquel il fit élever un trône massif d'or et d'ivoire, porté sur quatre piliers faits du tronc vigoureux d'un chêne.
C'est là que Soliman, prince des génies, avait résolu de passer ce temps d'épreuve. Les derniers temps de sa vie furent employés à conjurer, par des signes magiques, par des paroles mystiques, et par la vertu de l'anneau, tous les animaux, tous les éléments, toutes les substances douées de la propriété de décomposer la matière. Il conjura les vapeurs du nuage, l'humidité de la terre, les rayons du soleil, le souffle des vents, les papillons, les mites et les larves. Il conjura les oiseaux de proie, la chauve-souris, le hibou, le rat, la mouche impure, les fourmis et la famille des insectes qui rampent ou qui rongent. Il conjura le métal; il conjura la pierre, les alcalis el les acides, et jusqu'aux émanations des plantes.
Ces dispositions prises, quand il se fut bien assuré d'avoir soustrait son corps à tous les agents destructeurs, ministres impitoyables d Éblis, il se fit transporter une dernière fois au cœur des montagnes de Kaf, et, rassemblant les génies, il leur imposa des travaux immenses, en leur enjoignant, sous la menace des châtiments les plus terribles, de respecter son sommeil et de veiller autour de lui.
Ensuite il s'assit sur son trône, où il assujettit solidement ses membres, qui se refroidirent peu à peu ; ses yeux se ternirent, son souffle s'arrêta, et il s'endormit dans la mort.
Et les génies esclaves continuaient à le servir, à exécuter ses ordres et à se prosterner devant leur maître, dont ils attendaient le réveil.
Les vents respectèrent sa face; les larves qui engendrent les vers ne purent en approcher; les oiseaux, les quadrupèdes rongeurs furent contraints de s'éloigner; l'eau détourna ses vapeurs, et, par la force des conjurations, le corps demeura intact pendant plus de deux siècles.
La barbe de Soliman ayant crû, se déroulait jusqu'à ses pieds; ses ongles avaient percé le cuir de ses gants et l'étoffe dorée de sa chaussure.
Mais comment la sagesse humaine, dans ses limites bornées, pourrait-elle accomplir I'INFINI? Soliman avait négligé de conjurer un insecte, le plus infime de tous... il avait oublié le ciron.
Le ciron s'avança mystérieux... invisible... 11 s'attacha à l'un des piliers qui soutenaient le trône, et le rongea lentement, lentement, sans jamais s'arrêter. L'ouïe la plus subtile n'aurait pas entendu gratter cet atome, qui secouait derrière lui, chaque année, quelques grains d'une sciure menue.
Il travailla deux cent vingt-quatre ans... Puis tout à coup le pilier rongé fléchit sous le poids du trône, qui s'écroula avec un fracas énorme.
Ce fut le ciron qui vainquit Soliman et qui le premier fut instruit de sa mort ; car le roi des rois précipité sur les dalles ne se réveilla point.
Alors les génies humiliés reconnurent leur méprise et recouvrèrent la liberté.
Là finit l'histoire du grand Soliman-Ben-Daoud, dont le récit doit être accueilli avec respect par les vrais croyants, car il est retracé en abrégé de la main sacrée du prophète, au trente-quatrième fatihat du Koran, miroir de sagesse et fontaine de vérité.

FIN DE L'HISTOIRE DE SOLIMAN ET DE LA REINE DU MATIN