1854 - « La Franc-Maçonnerie dans sa véritable signification » par E.E. Eckert (Note du traducteur contre l’interprétation de la légende d’Hiram par Ragon)




CONTRE RAGON ET L’ASPECT SOLAIRE ET ZODIACAL DU MYTHE D’HIRAM
Dans une note de bas de page de « LA FRANC-MACONNERIE DANS SA VERITABLE SIGNIFICATION » de Eckert, l’abbé Gyr, traducteur de cet ouvrage, dénonce l’interprétation – qu’il juge farfelue – de la légende d’Hiram établie par Jean-Marie Ragon, interprétation qui fait valoir  l’importance solaire et zodiacale du mythe hiramique. On trouvera dans ce blog, à la date de 1841, le détail par Ragon de son hypothèse.
L.A.T.


LA FRANC-MACONNERIE DANS SA VERITABLE SIGNIFICATION

Par E.E. ECKERT, avocat à Dresde

Traduit de l’Allemand par l’Abbé GYR
Prêtre du Diocèse de Liège
Liège, Imprimerie Lardinois, Editeur
1854

(Note en bas de la page 175 et suiv. par le traducteur)







(1) « Un grand crime commis, une cérémonie funèbre, la commémoration de la mort d'un personnage illustre, tels sont les faits que présente la légende du troisième grade symbolique. Si ce mot symbolique ne nous rappelait pas que, dans ce grade, comme dans les précédents, tout est emblématique , l'observation seule de ces cérémonies suffirait pour nous en convaincre.
«En effet, que présente-t-il à notre esprit? La mort d'un chef de travaux, assassiné par trois frères perfides, et emportant avec lui le secret de la maçonnerie ; l'édification magnifique d'un monument chez un peuple que ses malheurs et ses proscriptions ont rendu célèbre. Tous ces événements si ordinaires sont-ils donc dignes d'occuper tant d'hommes éclairés chez tous les peuples et pendant tant de siècles? Quel intérêt peuvent-ils présenter à notre esprit ? Aucun, s'ils sont pris à la lettre. Eh quoi! après trois mille ans qui se sont écoulés depuis Salomon, la France, l'Europe, le monde entier, célébrerait encore, avec des marques de douleur, la mort d'un architecte, tandis que tant de sages, tant de philosophes ont perdu la vie, sans qu'on en conserve le souvenir autrement que dans l'histoire? Mais ce Hiram lui-même est-il un autre Socrate, un de ces bienfaiteurs du genre humain dont le nom rappelle les vertus éminentes ou les services les plus signalés? J'ouvre les annales des nations, et ne trouve pas même son nom ; aucun historien n'en a gardé le souvenir. L'historien sacré, le seul qui l'ait nommé, ajoute a peine à son nom l'épithète de parfait ouvrier; et, dans les débats minutieux de tout ce qui accompagne et suit la construction du temple, il n'en est nullement fait mention, pas même de sa mort tragique, événement que n'eût point omis l'écrivain scrupuleux.
»A défaut de l'Ecriture , la mémoire des hommes a sans doute conservé cet événement, dont le souvenir s'est perpétué dans les familles?  Non; la tradition est encore en défaut ici, et rien ne rappelle qu'Hiram soit tombé sous les coups d'assassins, ainsi que le rapporte la tradition maçonnique; d'où nous devons conclure que cette mort n'est qu'une allégorie, dont il nous sera facile de trouver la clé. La méditation et l'étude des initiations antiques nous ont déjà conduit à la découverte de plusieurs vérités, à l'interprétation de plusieurs des emblèmes maçonniques, inintelligibles sans ce secours; suivons encore la même voie, et que cette étude soit pour nous le fil d'Ariane , qui nous aidera à sortir du dédale ténébreux des hiéroglyphes.
• Considérons d'abord l’Orient, berceau de toutes les religions. de toutes les allégories ; voyons-le dans ces temps reculés, où les mystères ont commencé. Partout on reconnaît, sous différents noms, la même idée reproduite; partout un Dieu, un être supérieur ou un homme extraordinaire subit le trépas pour recommencer bientôt après une vie glorieuse ; partout le souvenir d'un grand et funeste événement, d'un crime et d'une transgression, plonge les peuples dans le deuil et la douleur, auxquels succède bientôt l'allégresse la plus vive.
»Ici, c'est Osiris, succombant sous les coups de Typhon; ailleurs Athiys ou Milthra; en Perse, Oromazo, cédant pour quelques instants au noir et farouche Arhimane; en Phénicie , c'est Adonis, frappé par un sanglier et ressuscitant peu après.
»La croyance au dogme des deux principes a donné naissance à ces fictions ; elles prévalent surtout chez les Perses. Ce dogme était l'opinion favorite de Plutarque.
»En Egypte, après s'être rendu, par son courage, ses vertus et son instruction, digne de la faveur des dieux, le candidat était enfin admis à l'initiation. Le voile qui lui cachait la magnifique statue d'Isis était écarté, et la statue de la déesse paraissait à sa vue, non telle qu'aux yeux du vulgaire, entourée d'emblèmes et d'hiéroglyphes inexplicables, mais nue, c'est-à-dire qu'en recevant l'initiation, l'adepte participait à l'interprétation secrète des mystères, interprétation que recevaient les seuls initiés. Pour eux ,  Isis n'est plus cette déesse, sœur et femme d'Osiris, que le vulgaire adore sous tant de formes et avec tant d'attributs différents ; c'est la nature, dans toutes ses époques, que caractérisait ces symboles. Osiris est l'astre du jour, ou le principe de la lumière et de la chaleur ; après avoir parcouru l'univers, il meurt par la trahison de Typhon ; si ce crime est commis sous le signe du Scorpion, si ses membres épars sont réunis par les soins de son épouse, s'il ressuscite enfin, c'est que le soleil, après avoir parcouru la roule céleste , semble, vers la fin de l'année, succomber et mourir, pour renaître bientôt après, plus brillant et plus beau. Ainsi, toute l'histoire de ce dieu , que le peuple adorait, le front courbé dans la poussière, n'était pour l'initié qu'un thème céleste.
«Reprenons l'histoire d'Hiram, telle qu'elle est mentionnée dans les fastes maçonniques.
»Ce respectable maître, en visitant un soir les travaux, est assailli par trois compagnons infidèles qui l'assassinent, sans pouvoir lui arracher le mot de Maître, ce mot ineffable, cette parole innommable, que le Grand-Prêtre prononçait une seule fois dans l'année.
«Observons bien que c'est aux portes d'Occident, du Midi et d'Orient, que sont placés les assassins, c'est-à-dire aux points qu'éclaire le soleil, qui ne va jamais au Nord, dans l'hémisphère boréal. Les scélérats cachent ensuite ce corps dans la terre. et en marquent la place par une branche d'acacia. Remarquons ici deux objets importants.
»Le premier, que douze personnages jouent un grand rôle dans cette histoire, savoir : les trois assassins compagnons, c'est-à-dire ouvriers inférieurs, neuf Maîtres, ou neuf ouvriers supérieurs. Ce nombre douze répond évidemment aux signes que parcourt l'astre du jour; les trois premiers compagnons sont les signes inférieurs, les signes d'hiver, ceux qui donnent la mort à Hiram, savoir : la Balance, le Scorpion et le Sagittaire. » (Ragon , p. 139.)
Nous le demandons a tout lecteur non prévenu, n'est-ce pas un spectacle poignant que celui que nous présentent des hommes éclairés, tel que M. Ragon ? Cet illustre savant consacre ses nobles facultés à des superstitions, à des mômeries. Il se dégrade lui et ses frères jusqu'à contempler et adorer la nature ; il s'épuise en pénibles efforts pour donner le change non seulement au public, mais même aux initiés qu'il prétend éclairer. — Si du moins, les interprétations que donne M. Ragon étaient raisonnables ! Mais outre qu'elles sont absurdes et arbitraires, elles pèchent par la base. Ainsi. par exemple, pour que l'application de la légende d'Adonhiram au système solaire fût exacte, il faudrait 1° que le soleil, en descendant dans les signes inférieurs du zodiaque (en hiver), mourût aussi réellement qu'Adonhiram; or, c'est ce qui n'a pas lieu. Sa vitalité reste la même; la diminution de l'intensité de sa chaleur ne provient pas de ce que son foyer s'éteint, mais uniquement d'un plus grand éloignement relatif, ou de l'obliquité de ses rayons. 2° D'un autre coté, pour que l'explication de M. Ragon fût admissible, il faudrait que la prétendue résurrection du soleil correspondît à la résurrection d'Adonhiram; mais la légende maçonnique ne dit pas mot de cet événement. Ces seules observations suffisent pour démontrer la fausseté des interprétations données par les docteurs des loges. Au lieu de s'évertuer à chercher des explications absurdes, incohérentes et déraisonnables, pourquoi n'ont-ils pas la franchise d'exposer la doctrine ésotérique ? Pourquoi se jouer de la crédulité des adeptes, pour se donner plus tard le plaisir de les désabuser ? Serait-ce peut-être parce que l'horreur de ces explications est telle, que l'on doive redouter que les initiés ne reculent d'épouvante ?
Eckert. en soutenant que la mort d'Adonhiram symbolise la destruction de l'Ordre des Templiers, n'a rien de forcé dans son interprétation. (N. du T.)
« C'est une branche d'acacia qui fait retrouver les coupables Cet arbre, dépouillé de feuilles au solstice d'hiver, a été choisi par les révélateurs, pour mieux indiquer que la mort d'Hiram était un voile qui ne doit pas être pris à la lettre. Mais les anciens, regardant l'acacia comme incorruptible, on a, pour couvrir le corps du dieu-victime, substitué ses branches (symbole d'éternité) au myrte, au genêt, au laurier, toujours verts, qui, à cette époque de l'hiver, figurent dans les anciennes théogonies. » (Ibid., p. 152.)
La Maçonnerie s'écarte, dans ce symbole, des initiations anciennes. Tandis que celles-ci célébraient des faits accomplis, dont la mémoire devait être éternelle, la première a pour objet un événement qu'il faut encore attendre. Voilà pourquoi la différence des emblèmes ; les anciens symbolisaient l'éternité ; les Maçons, l'espérance. L'incorruptible acacia signifie donc que, nonobstant la longueur de l'attente, la Maçonnerie parviendra infailliblement à son but. Adonhiram sera vengé ; c'est-à-dire les Papes (Clément V) et les Rois (Philippe-le-Bel), auteurs de la destruction des Templiers, subiront un jour le châtiment qui leur est dû pour cet attentat contre l'Ordre des chevaliers de St.-Jean-de-Jérusalem.(N. du T.)